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Civisme et plein air
Civisme et politique
Civisme et mouvement scout

Civisme et plein air
Baden-Powell a donné de sa méthode cette définition
significative : « Le scoutisme est une École
de Civisme par le moyen de la nature ». Il regarde
la vie de plein air comme un cadre idéal pour la formation
du futur citoyen : entraînement physique, éducation
du sens de l’effort, développement de l’esprit
de fraternité par la vie en commun, découverte des
lois naturelles de toute organisation et de toute croissance à
travers la Création.
Sur ce modèle, le scoutisme a bâti un milieu
de vie à part, de type nettement fédéral, avec
toute une hiérarchie de chefs et de conseils encadrant des
communautés concentriques de plus en plus larges, comme s’il
s’agissait de proliférations successives à partir
d’une cellule de base : LA PATROUILLE. Le camp par patrouilles
développe notamment le goût des responsabilités
vécues dans une équipe à la taille des jeunes.
C’est une école de discipline, de commandement et d’obéissance
qui fait, du citadin anémié par l’atmosphère
des villes, un jeune robuste, observateur, doué d’initiative,
entraîné au service, en somme : le type même
d’un « homme utile ».
Peut-on imaginer, toutefois, qu’un futur citoyen puisse
être formé, construit de toutes pièces par un
mouvement d’éducation sans aucune référence
au milieu dans lequel il doit vivre ? S’il est vrai que le
scoutisme forme des hommes harmonieusement développés,
il ne peut le faire qu’en s’efforçant de les ajuster
à la vie qui les attend. Sinon le mouvement scout risquerait
de fabriquer des égoïstes, des individualistes forcenés,
des dilettantes, des objecteurs de conscience, c’est-à-dire
tout le contraire de ce qu’il propose. C’est là
qu’interviennent les orientations civiques et religieuses que
le scoutisme impose à travers toutes les étapes de
la vie scoute, depuis la promesse du Louveteau jusqu’à
cette entrée dans le monde des hommes qu’est le Départ
Routier. Tout au long de cette formation, la Promesse Scoute, les
Principes et la Loi obligent le jeune à lever la tête
au-dessus de son terrain de jeu. Le scout s’habitue ainsi à
l’idée qu’il doit passer, du service de sa patrouille,
ou de sa troupe, au service des communautés naturelles qu’il
apprend à aimer. Par là se préparent les citoyens
loyaux à leurs chefs autant qu’à leurs subordonnés,
fidèles à leur patrie, dévoués au bien
commun, prêts à assurer leurs engagements de Laïcs
dans l’Église et dans le Monde.

Civisme et politique
Le civisme n’est ni une doctrine, ni une technique,
ni un art, ni une science. C’est une disposition du cur
et de l’intelligence de se dévouer en toutes choses
au service de la cité dont on fait partie en tant que citoyen
lié au sort de sa communauté, solidaire de son passé,
responsable de son avenir. Le civisme s’étendant à
toutes les formes de service, il en existe toujours au moins une
qui est à la portée de tous, même des plus jeunes.
La politique au contraire est en même temps :
- une technique, embrassant à la fois la conquête
et l’exercice du pouvoir ;
- un art de gouverner la cité, d’arbitrer les conflits,
d’harmoniser les intérêts, et de pourvoir au
bien commun par des directives générales ;
- une science qui permet en somme de réaliser les conditions
sociales et juridiques favorables à l’épanouissement
de tous.
La politique offre donc un champ d’activité
plus spécialisé, plus étroit que celui du civisme.
Certes, le civisme conduit à la politique. Mais il conduit
tout aussi bien à l’agriculture, à l’économie,
au droit, au métier des armes, à la pédagogie,
à la littérature, ou à la chanson. Les services
que rendent à la cité les paysans, les artisans, les
magistrats, les soldats, les éducateurs, les écrivains,
les musiciens, ne constituent pas en eux-mêmes des activités
politiques. Mais tous peuvent être inspirés à
quelque degré par le sens ou la vertu civique. La politique
aussi d’ailleurs. Mais on peut être un excellent politicien
sans être pour cela un modèle de civisme, ni même
un bon citoyen. On peut avoir par exemple un rare génie pour
développer l’esprit de parti, rédiger un programme,
régler une propagande, utiliser au maximum les ressources
de la dialectique, conquérir l’opinion publique, faire
un coup d’Etat, s’emparer du pouvoir, mener les masses,
organiser les énergies, orienter une diplomatie, juguler
une rébellion… sans avoir le moindre esprit civique.
Par contre, le civisme étant vertu et dévouement
au service de la cité, ne peut rechercher que le bien commun,
sans autre calcul, sous peine de se nier lui-même. Voilà
pourquoi il est indispensable que le civisme soit greffé
de bonne heure chez les enfants, cultivé chez les adolescents,
éclairé intensément chez les adultes. Pour
gouverner un État, il suffit à la rigueur d’un
bon politicien et d’une poignée d’hommes formés
à la chose publique. Mais, pour que la cité soit vivante
et prospère, il est indispensable que le plus grand nombre
soit animé d’un civisme généreux et intelligent.
Il est clair que nous vivons à une époque
où la passion de faire de la politique, voire de la haute
politique au niveau des problèmes de gouvernement, l’emporte
de loin chez les hommes sur le souci de servir la cité au
rang où Dieu les a placé. Il faut reconnaître
que le civisme serait incomplet s’il se désintéressait
de la direction de la cité. Dans une démocratie telle
que la France, où l’on organise de temps à autre
des élections et parfois même un référendum,
il est bon que les citoyens reçoivent une formation à
ce plan et que les plus doués d’entre eux puisse développer,
pour le bien de la cité, leurs aptitudes politiques.
Il en va différemment dans une Europe où personne
ne peut militer pour un parti, élire des représentants
au Parlement, délibérer sur les problèmes de
l’État, dicter leur conduite aux gouvernants, pour cette
raison bien simple qu’il n’existe à ce niveau ni
partis, ni Parlement élu par le peuple, ni État, ni
gouvernants [ce texte date de 1968 ; NDLR]. Les seuls secteurs
qui sont ouverts à l’activité des Européens
(en tant qu’Européens) sont ceux où prévaut
le civisme, comme c’est le cas en France, pour les groupes
humains qui ne constituent pas en eux-mêmes des communautés
politiques : la famille, la province, la profession, l’université,
le milieu culturel, etc… Dans ces conditions, rien n’est
plus vrai que la déclaration permanente qui figure sur la
couverture de « Scout d’Europe » : « La
FSE propose un idéal européen étranger à
toute politique ».

Civisme et mouvement scout
Ce qui est forcément vrai au plan européen,
doit l’être aussi VOLONTAIREMENT à tous les autres
plans de la vie scoute : le scoutisme n’a rien à voir
ni à faire avec la politique. La position de la FSE sur ce
point est claire et inébranlable.
Vous entretenez, nous dira-t-on, l’indifférence
des « boy-scouts » pour les problèmes
de la cité ? Certes, non. Depuis l’entraînement
des secouristes jusqu’à la préparation du Routier
au service militaire [en 1968 ; NDLR], le domaine de l’éducation
civique nous semble suffisamment riche et varié. Mais nous
entendons rester rigoureusement fidèles au programme tracé
par Baden-Powell. N’est-ce pas au moment même où
il définissait sa méthode comme une École de
Civisme, que le fondateur du scoutisme prescrivait au mouvement
de « rester à l’écart de toute
politique » ?
C’est une distinction qu’il est difficile de comprendre
en France si l’on ne s’en tient pas rigoureusement aux
définitions que je viens de rappeler. En Grande-Bretagne,
l’attachement à la Couronne (institution parfaitement
distincte de la personne de la Reine ou du Roi) suffit à
concrétiser la morale civique en dehors de toute allégeance
politique ou nationale. En France, à côté du
jeu des partis, il y a place encore, Dieu merci, pour le service
désintéressé de la Patrie, réalité
humaine diverse et complexe, qui n’a rien à voir avec
l’adulation du chef de l’État et qui peut animer,
vivifier une morale civique faite à la fois d’ouverture
et de fidélité. N’est-ce pas à un mouvement
d’avant-garde comme le scoutisme qu’il appartient de défricher
ce domaine du civisme qui est devenu un affreux maquis depuis que
l’École et l’Administration, se contentant d’agiter
vaguement la peur du gendarme et de rabâcher quelques abstractions
misérables, se sont mises à repousser comme suspectes
les vérités certaines, les réalités
charnelles, les traditions profondes qui peuvent seules fonder un
patriotisme vivant ?
Cette éducation du civisme (et du patriotisme qui
lui sert de levier) devra sans doute revêtir une forme quelque
peu différente aux diverses étapes de la vie scoute.
Louveteaux et Éclaireurs sont trop jeunes pour avoir
besoin d’autre chose que d’une solide morale civique,
appuyée sur des réflexes naturels (fidélité
au chef, fierté d’appartenir à un groupe), éclairée
par l’Évangile, exaltée par l’exemple des
héros et des saints.
Quant aux Routiers, s’ils sont à l’époque
de la vie où l’on s’éveille aux problèmes
politiques, ils sont surtout à l’âge où
l’on ne devient un homme que si l’on est capable de juger
par soi-même. La Route des Scouts d’Europe est dégagée
de toute préoccupation politique : elle se situe au double
plan de la formation civique et religieuse, LÀ OU SONT LES
VRAIS CHOIX.
Sans doute, les Routiers peuvent chercher une information
politique auprès de leur chef de clan et lui demander une
documentation sur les petites et grandes questions de l’heure.
Il s’agit pour eux d’avoir un aperçu de la doctrine
des divers partis et surtout de bien connaître les solutions
préconisées par l’Église, chaque fois
que l’Église a pris position [cf en particulier « la
doctrine sociale de l’Église » ; NDLR].
Ils n’ont rien compris au scoutisme, par contre, s’ils
viennent y chercher un embrigadement quelconque : Un Routier ne
marche pas vers des objectifs politiques à la boussole avec
une azimut, les poches bourrées de consignes « à
ouvrir suivant les circonstances », sans aucun problème
de conscience, comme un patrouillard téléguidé
par son chef d’un bout à l’autre de la piste :
LA ROUTE EST « UNE ÉCOLE DE LIBERTÉ ».
Au moment du Départ, le Chef de Clan s’efface
comme le Christ avant la Pentecôte (« Il est
dans votre intérêt que je parte »).
Le temps est venu pour le « disciple » de
prendre des options personnelles dans tous les domaines. C’est
alors que l’on verra si la formation scoute que le jeune citoyen
a reçue, a trempé son caractère, virilisé
son âme, éclairé son jugement.
Mais quand il se lance ainsi dans la vie publique, notre
grand Routier ne doit plus avoir le scoutisme comme référence
: C’est un homme attaché à des idées propres
et à ses exigences personnelles, entouré de tout un
contexte familial, social, national bien à lui, orienté
par ses aptitudes professionnelles et par sa vocation. Cet ensemble
doit dicter son choix.
Qu’il reste fidèle à la Loi Scoute, à
la Promesse et aux Principes qu’il a promis d’observer.
Qu’il fasse passer, dans son milieu d’existence, l’idéal
scout. Qu’il travaille au Règne du Christ dans sa vie
et dans la Cité. En politique comme ailleurs, qu’il
agisse toujours en scout, mais nullement EN TANT QUE SCOUT.
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| Parution |
Maîtrises n°6
juin 1968
pages 1 à 4
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| Auteur |
P. GÉRAUD-KERAOD
Commissaire Général
Scout de 1963 à 1986
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