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Un officier aujourd’hui

     
 

— Marié ayant la joie d’attendre un heureux événement pour début février 1994. Louveteau, scout, routier à Saint-Jean-de-Luz, chef de troupe à Coëtquidan de 82 à 83, chef de Clan à Montpellier de 89 à 91, pourquoi avez-vous choisi de faire une carrière militaire ? Par tradition familiale ?

— Aucunement, car il faudrait que je remonte au frère aîné de ma grand-mère pour retrouver un militaire.

Non. Tout simplement parce qu’habitant à Saint-Jean-de-Luz, j’ai toujours été habitué à la vie au grand air, aux crapahutes dans la montagne basque, à une vie active et saine. De plus, je m’imaginais très mal contraint à une vie de bureau plus tard. Le scoutisme avait développé en moi le goût des grands espaces, ainsi qu’inculqué un certain idéal… Je voulais faire quelque chose de beau, de grand, d’utile. Quoi !

Passionné par les récits de guerre, j’ai été vite séduit par ces hommes droits et francs, qu’unissait une fraternité « d’arme » quasi palpable issue d’une vie virile, du danger affronté ensemble au péril de leur vie, pour une mission, pour leur devoir, pour la France. Séduit également par leur panache, leur enthousiasme et leur grandeur d’âme.

— J’ai également lu les livres auxquels vous faites allusion, mais n’y parle-t-on pas davantage des sous-officiers et des soldats. Alors pourquoi avoir choisi d’être officier ?

— Parce que j’ai toujours eu le goût du commandement, d’organiser, de diriger et parfois de convaincre les autres à me suivre vers ce qui me semblait en valoir la peine.

J’ai par ailleurs beaucoup d’estime pour des sous-officiers ou des soldats, mais leur marge d’initiative est restreinte et souvent limiter à des rôles techniques. Si on veut influer, orienter et agir à long terme, il faut être dans la voie du commandement, de la décision. Même s’il reçoit des ordres et les exécute, l’officier peut concevoir à son idée, selon sa sensibilité, afin d’accomplir la mission qui lui est impartie.

— Vous avez donc fait Saint-Cyr ?

— Oui, tout à fait. J’ai eu la chance de réussir le concours et à la sortie de pouvoir choisir l’arme des troupes de marine, spécialité infanterie (anciennes troupes coloniales).

— Ah ! oui, ces troupes de marine, c’est ceux qui ont vocation à intervenir sur ces théâtres d’opérations extérieures, n’est-ce pas ?

— Exactement.

— Et qu’y avez-vous donc fait ?

— Après un an d’application à Montpellier (infanterie), j’ai donc choisi le 8e RPIMa (8e Régiment parachutiste d’infanterie de marine) à Castres, où j’ai servi pendant trois ans comme chef de section de combat. Nous sommes intervenus au Tchad en 1984 (opération Manta), en Nouvelle Calédonie en 1986 et comme force prépositionnée au Gabon en 1987.

Pendant 2 ans, j’ai servi comme officier adjoint du commandant de compagnie en Martinique avant d’être instructeur commando au CNEC de Mont-Louis (Centre national d’entraînement commando). Enfin, j’ai commandé une compagnie de « marsouins » du 23e BIMa (Bataillon d’infanterie de marine) à Dakar de 1991 à 1993.

Actuellement je sers au SIRPA (Service d’information et de recrutement promotion de l’armée de terre) au ministère de la Défense à Paris où je commence ma préparation pour l’École de guerre.

— Dix années bien employées ! Mais vous dites toujours servir et non travailler, pourquoi ?

Lors de mon passage à Saint-Cyr, je me souviens d’un amphi où notre commandant de bataillon disait à peu près ceci : « Vous êtes officiers dans l’armée française, pour servir et non pour vous servir ! ». C’est tout à la fois fort et humble.

Même si beaucoup d’entre nous ont un travail technique selon nos armes ou selon nos fonctions, aucun ne doit oublier qu’un jour il peut, qu’un jour il risque de mourir « en service » comme l’on dit. Je pense que dans le Golfe, en Somalie, au Cambodge et aujourd’hui en ex-Yougoslavie, nos chefs et nos soldats ne s’y trompent guère… et ils sont prêts. Si nous sommes dans l’armée pour travailler, nous rechignerons. Si nous y sommes pour servir, nous l’accepterons.

Jésus disait : « Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime ». Comme cela est vrai… ! Si j’ai choisi de servir la France comme officier, c’est que j’ai estimé qu’elle en valait la peine et même s’il me fallait un jour mourir sous ses drapeaux.

— Vous parlez d’une France qui mérite que l’on se sacrifie pour elle. Mais la France d’aujourd’hui, qu’est-ce que c’est ?

— Pardonnez-moi de vous reprendre. Mais si j’étais vous, j’aurais demandé : « La France d’aujourd’hui, qui est-ce ? »

Dernièrement, un de nos hommes politiques se montrait surpris et inquiet que la France soit le seul pays dans lequel on n’apprenne pas à aimer la France…

Pays, état, nation, patrie, France. Ce sont malheureusement des mots bien galvaudés que chacun tire des oubliettes pour cautionner sa cause.

Pour moi, la France, c’est la terre de nos pères, chérie d’une affection maternelle qu’exprime le mot patrie, enclose de frontières au gré de l’histoire des affinités et des concessions qui en font un pays. Parlant la même langue, pétrie de la même histoire, des mêmes gloires ou souffrances, consciente d’une même appartenance et d’une même entité, est née la nation et le sentiment national. Enfin, vient l’état qui doit permettre à chacun de vivre en harmonie, de grandir et de croître selon ses convictions intimes et profondes.

La France, c’est la symbiose des civilisations grecques, celtes et romaines devenue fille aînée de l’Église au baptême de Clovis en 496. C’est une histoire constellée de vies de saints, de cathédrales et de croisades, de peintures, de musiques, de sculptures et de poésies, d’oeuvres missionnaires, de batailles, de conquêtes et d’héroïsmes, d’enthousiasmes, de libertés, d’humeurs et de spontanéités.

La France, ce sont nos morts des dernières guerres et des dernières conquêtes.

C’est une grande et belle dame courageuse, jusqu’à l’héroïsme mais très blessée aussi, qui a vécu bien des heures sombres, tristes, douloureuses et peu glorieuses.

La France, c’est un tout.

— C’est très beau, mais vous êtes très idéaliste !

— Peut-être… mais je préfère croire à ses grandeurs que de m’appesantir sur ses faiblesses. Croyez-vous que l’on puisse construire en regardant sans cesse en arrière ?

Non ! il faut s’enraciner dans ses richesses et ses forces passées pour espérer en l’avenir.

— Et jamais vous n’avez été déçu ?

— Le texte du départ routier se termine ainsi : « Mais souviens-toi qu’il est parfois tout aussi difficile de vivre, et maintenant frère, à Dieu vat… » Et vivre dans le milieu militaire, comme dans tout autre milieu, n’est pas chose toujours aisée. Ma grande leçon a été d’apprendre à accepter chacun de mes hommes tel qu’il est et non tel que j’aurais voulu qu’il fût, afin qu’ensemble nous puissions accomplir la mission ordonnée. Et c’est dur. Tout chef, de patrouille, de troupe ou militaire doit aimer ses hommes, au-delà du travail accompli ensemble et pour ce qu’ils sont ; et eux ont besoin de le sentir et le savoir. C’est parfois très dur.

Mais notre grande chance est d’avoir des hommes à commander et non des machines. Ils sont à l’image de Dieu et à sa ressemblance, même s’ils l’ignorent eux-mêmes. Il faut être très fort pour retrouver en eux les 5 % de Baden Powell. Oui, fort de la force de saint Paul, qui conscient de sa faiblesse s’en remettait totalement au Seigneur, pour qu’il agisse en lui.

Je me suis souvent rendu compte qu’en comptant sur mes seules forces, j’échouais. Et quand, conscient que quelque chose m’était impossible à réaliser tout seul, je le confiais au Seigneur et je me sentais comme porté…

Déçu, je l’ai été, désespéré parfois devant un échec flagrant et pourtant… la terre n’en cessait pas pour autant de tourner. C’est à la Vierge Marie que je demandais alors le courage de reprendre mon sac pour marcher à sa suite. Seul, je n’aurais jamais pu.

— Permettez-moi une dernière question. N’y a-t-il pas d’incompatibilité entre votre idéal de chrétien et votre métier de militaire qui tue et donne la mort ?

— Attention, ne nous méprenons pas. Un soldat n’est pas un soudard violent, un tueur avide et sanguinaire. Il faut prendre garde aux caricatures aussi faciles qu’erronées. Un soldat, s’il le doit, se bat pour et non pas contre. Il se bat pour son pays, et les valeurs qu’il représente, pour que sa femme, sa famille et ses enfants puissent vivre selon leurs convictions, leur foi, dans la liberté et la vérité.

Aujourd’hui, on a parfois du mal à reconnaître notre France, si l’on regarde la recrudescence des suicides, le nombre des drogués, la quantité de familles déchirées, de couples qui se font et défont au gré d’appétits et d’instincts. Non, nous ne sommes pas nés pour cela !

Notre Pape Jean-Paul II nous le rappelle avec force et confiance. Nous sommes nés pour la sainteté. Tous, nous sommes nés pour la vie éternelle et non pour une culture de mort.

Avec confiance, abandon et foi en Jésus-Christ, nous devons fuir les faux-semblants, préférer le beau, le grand et le vrai aux modes et aux facilités parfois dégradantes. Nous devons restaurer le vrai visage de l’amour et non ses parodies.

Non, le combat, la défense ne sont pas l’apanage des seuls militaires. Nos richesses économiques, culturelles et spirituelles appartiennent à tous. Nous devons les enrichir et les faire fructifier. La défense de la France dépend de la volonté, de l’amour de chacun.

La guerre est une boucherie atroce, même si elle donne lieu aux plus grands héroïsmes et aux plus belles fraternités. Autant s’en épargner les douleurs.

 
 Parution

 
Maîtrises n°94
1993


 Auteur

 
Christian Tertrais
Capitaine des Troupes de marine (infanterie)
 


 Le savais–tu ?
   
Cet article fait partie des lectures conseillées dans le cadre du programme de formation générale des chefs et cheftaines
 

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