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Le succès du « Livre de
la jungle » vient de l’idée de génie
de R. Kipling de camper un jeune enfant abandonné dans
une situation parfaitement hostile mais qui arrive à s’en
tirer grâce à son sens des situations. Ce n’est
évidemment qu’une histoire inventée de toute
pièce. La vraie jungle est autrement inhospitalière
et les animaux ne sont pas dotés de parole. Mais cette histoire
a plu et continue à plaire parce qu’elle a une valeur
de parabole. Elle dit que la vie est un défi continuel, qu’il
faut se débattre au milieu de mille difficultés et
que pour s’en sortir, il faut savoir faire un tri. Il faut
choisir ses amis, et ne pas se fier aux apparences. Il faut savoir
ce qui est bon à manger et ce qui est dangereux, voire mortel.
Il faut estimer rapidement les obstacles et les situations qu’on
peut maîtriser et celles qui nous dépassent. Autrement
dit, dans la vie, il faut du discernement. Il faut savoir apprécier
ce qui arrive. Il faut apprendre à choisir rapidement la
décision utile.
Il en est de même dans le monde des idées,
dans celui de la publicité et de la télévision,
dans celui du grouillement des philosophies diverses et des religions,
dans la vie tout simplement.
Pour s’en tirer il faut être capable de trier ce qui
est bon et ce qui ne l’est pas, de façon à ne
pas s’empoisonner. Cet art du bon choix se nomme le discernement.
Le discernement
L’esprit critique
Quels sont les critères d’un bon discernement
Le discernement
Le discernement est le fruit de deux vertus cardinales
: la force et la prudence.
L’homme fort est celui qui ne fuit pas
devant les difficultés, qui ne les affronte pas non plus
comme un fanfaron présomptueux. Il fait face. Il assume.
Il regarde ce qui arrive sans baisser ni les yeux, ni sa garde.
Il est prêt à réagir au moment opportun. Il
ne va pas au devant du danger, mais il ne le fuit pas non plus s’il
advient.
L’homme prudent est celui qui sait évaluer
une situation et prendre la décision la meilleure. Il a donc
besoin d’évaluer les tenants et aboutissants d’une
situation. C’est ce que la maman souris enseigne à
son jeune souriceau dans la fable de La Fontaine : « Le
cochet, le chat et le souriceau » (Livre VI, fable 5).
Le souriceau a été effrayé par un jeune coq
qui s’ébrouait et lançait un cri sonore. Il
aurait par contre voulu sympathiser avec le gros chat tout doux
qui dormait et qui lui inspirait confiance. Le cri du cochet l’en
a empêché. Par manque d’expérience, il
n’avait pas vu que le danger n’était pas là
où il l’imaginait. D’où la leçon
qu’il reçoit :
« Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger des gens sur la mine ».
Ce qui rappelle la morale d’une autre fable
:
« Les gens sans bruit sont dangereux.
Il n’en est pas ainsi des autres »
(Le torrent et la rivière, VIII, 23).
Le discernement n’est pas donné à
la naissance, même si tout le monde est apte à l’acquérir.
En effet, le discernement s’acquiert. Cet apprentissage devrait
même être le principal souci de celui qui se lance dans
la vie. Car la vie est une jungle autrement redoutable que celle
imaginée par R. Kipling. De même que tous les champignons
ne sont pas comestibles et qu’il s’en trouve qui sont
non seulement nocifs mais mortellement vénéneux, de
même toutes les idées, toutes les fréquentations,
tous les spectacles ne sont pas bons. Il en est qui sont nocifs,
voire mortels.
Cela ne veut pas dire qu’il faille se méfier
a priori de tout ce qui bouge, ni de tout ce qui est nouveau ou
inattendu. Mais il faut s’aventurer dans la vie avec prudence
et discernement.
Quels sont donc les critères d’un
bon discernement ? Mais d’abord, quelle différence
y a-t-il entre le discernement et l’esprit critique ?

L’esprit critique
L’esprit critique quand il est juste, est
un des éléments du bon discernement. Il permet de
garder une certaine distance et de n’être pas victime
des modes ni des courants. Mais gardons un esprit critique sur l’esprit
critique lui-même ! Car c’est autre chose de développer
un bon sens critique, et autre chose de « critiquer ».
Il n’est pas si facile d’être
un bon critique, au sens technique du terme, c’est-à-dire
savoir apprécier (un vin, un spectacle, un livre, un vêtement,
etc.). Il faut être soi-même très compétent
et très humble pour s’autoriser à porter un
jugement critique.
Celui qui critique à tout propos et en
dehors de son domaine de compétence risque d’être
injuste. Celui qui critique est souvent guidé par un esprit
de comparaison dans lequel il se donne le beau rôle. Il s’estime
suffisamment supérieur pour porter une appréciation
qui ressemble souvent à une condamnation. Cette attitude
est très répandue. Les discussions du « Café
de la gare » où l’on critique tout le monde
ne valent pas mieux que celles des salons qui se croient cultivés
et où l’on critique tout au nom du bon goût (voir
« Les précieuses ridicules »)
ou celles des cours de récréation où la critique
vole bas. Comme disait Jules Renard qui s’y connaissait en
matière de critique : « Toute notre critique,
c’est de reprocher à autrui de n’avoir pas les
qualités que nous croyons avoir » (Journal,
29 juillet 1895).
Lorsque la critique ne concerne plus seulement
les idées, mais les personnes, on tombe facilement de la
plaisanterie gentille à la médisance, puis de la médisance
à la calomnie (est-il nécessaire de rappeler que la
médisance rapporte des choses justes, mais inutiles à
dire, et que la calomnie colporte des choses fausses ?). Il faut
se garder de cette critique qui ne fait de bien ni à celui
qui la produit, ni à celui qui la subit. Si nous n’aimons
pas être critiqués, songeons que les autres non plus
! Quant à ce que les autres font, souvenons-nous que « la
critique est aisée, mais l’art est difficile »
comme disait Monsieur Destouches.
L’authentique « esprit critique »
est d’une autre nature.
Nous parlons ici de cette rare qualité de savoir apprécier
tout comportement, toute personne, toute idée à sa
juste valeur.
Cet esprit critique n’est autre que le bon discernement. Pour
un chrétien, l’esprit critique est inséparable
de l’exercice de la charité. Et la charité a
un a priori de sympathie. Elle fait crédit.
Cela dit, la charité ne se confond pas
avec la naïveté. Le naïf est prêt à
tout gober. Le charitable est bienveillant. Il est prêt à
excuser l’erreur, à pardonner la faute, à changer
le jugement s’il le faut. Il accepte la plaisanterie, mais
il est intraitable sur les choses importantes. Il accepte éventuellement
d’être moqué, mais il refuse qu’on veuille
le tromper. Saint Paul avertit les chrétiens de Corinthe
qui risquent toujours de « se faire avoir »
en ne se méfiant pas de ce dont ils devraient se méfier
et en gobant ce dont ils devraient se méfier : « Frères
ne soyez pas comme des enfants en fait de jugement ; des petits
enfants pour la malice, mais pour le jugement montrez-vous des hommes
mûrs ! » (1 Cor. 14-20). Autrement dit
: acceptez qu’on se moque de vous (la malice), mais n’acceptez
pas qu’on vous trompe (le jugement).

Quels sont les critères d’un bon discernement ?
La multiplication des sondages d’opinion
comme l’habitude très répandue de demander à
tout propos à tout le monde de porter un jugement sur tous
les sujets, donnent l’illusion que n’importe qui peut
porter dans tous les domaines un jugement éclairé.
Plaise à Dieu qu’il en soit ainsi ! Mais ce n’est
pas le cas, et mieux vaut former son jugement !
Avant toute autre considération, il faut
dire que pour nous, chrétiens, et contrairement à
une opinion qu’on voudrait nous imposer, il y a bel et bien
une vérité et une seule. Cette vérité
c’est le Christ. Il dit lui-même « Je suis
la Vérité ! » (Jn. 14). Cette vérité
n’est pas à débattre. Son autorité vient
de Dieu.
Cela ne veut pas dire qu’elle ne respecte pas l’autonomie
des divers domaines de la pensée. La vérité
du Christ ne se confond pas avec la vérité scientifique,
ou statistique, voire philosophique. Mais concernant le sens de
la vie, la vocation de l’homme, le bien et le mal, la vérité
du Christ est pour nous la règle qui nous permet de discerner
ce qu’il convient de penser, de dire et de faire.
Le Christ nous ayant révélé
que la destinée de l’homme est éternelle et
que chacun est appelé à entrer personnellement en
communion avec Dieu, nous avons un sens du respect de la personne
humaine, quelle qu’elle soit, auquel nous ne saurions renoncer
sous aucun prétexte. Cette vérité s’impose
à notre discernement !
Le Christ nous ayant révélé
que seul Dieu son Père est le maître de la vie et de
la mort, nous ne pourrons jamais trouver bonne la « culture
de mort » qui consiste à favoriser les solutions
de mort aux problèmes des vivants (le suicide pour régler
les problèmes personnels, l’avortement pour régler
les problèmes de famille, l’euthanasie pour régler
les problèmes de l’âge, etc.). Ce n’est
pas nous qui en décidons, mais la « vérité »
qui nous a été révélée par le
Seigneur. Cette vérité s’impose à notre
discernement !
Le Christ nous ayant révélé
que l’homme a été créé à
l’image de Dieu, nous tenons pour un mal tout ce qui peut
défigurer cette image : le mensonge, la calomnie, l’injure,
la torture, l’humiliation… Cette vérité
s’impose à notre discernement !
Le Christ ayant confirmé l’origine
divine des commandements de Dieu et ayant résumé la
Loi aux deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain,
nous tenons pour impératif le respect de ces commandements
: adorer Dieu, honorer ses parents, ne pas voler, ne pas convoiter
le bien d’autrui, ne pas commettre l’adultère,
etc. Cette vérité éclaire notre discernement.
Il faudrait continuer ainsi jusqu’à
ce qu’on ait fait le tour de la question. On aurait ainsi
des critères objectifs de discernement. Il y a ainsi des
domaines, et ce sont les plus importants, dans lesquels la lumière
qui vient de Dieu éclaire mon jugement. Il y a des domaines
dans lesquels je ne peux pas décider tout seul. Ce sont les
domaines que Dieu s’est réservés dès
l’origine : « Vous ne mangerez pas de l’arbre
de la connaissance du Bien et du Mal ! » (Gn.) ce
qui veut dire que l’homme n’est pas capable et n’a
pas le droit de décider lui-même de ce qui est le Bien
ou le Mal dans les domaines essentiels. À voir ce qui se
passe autour de nous, on en apprécie mieux la profonde vérité
de cette révélation.
Dieu prend donc soin de nous révéler
ce qui est Bien et ce qui est Mal. Il l’a fait jadis par ses
prophètes, et aujourd’hui par son Église. Le
pape Jean-Paul II traite de cette question dans ce beau texte (mais
difficile) qui s’intitule justement « La
splendeur de la vérité » !
Les critères de discernement, il faut les
apprendre. Il faut les étudier. Il faut les approfondir.
Il faut en apprécier toute la beauté et la force.
Il faut s’y plier, non par contrainte extérieure, comme
fait un animal dressé, mais en leur accordant une profonde
adhésion intérieure, comme peut le faire un être
libre et responsable convaincu que Dieu veut notre bien et qu’il
n’est pas le Dieu des morts mais des vivants.
Si nous devons développer notre esprit
critique, il faut le faire non pas pour critiquer les commandements
de Dieu, critiquer l’Église, critiquer les autres,
comme on l’entend faire trop souvent au nom d’une liberté
mal comprise, mais pour critiquer ce qui les critique, personnes
et idées.
Les commandements nous aident à y voir
clair et celui qui les a vraiment intégrés est un
homme libre. C’est lui, alors, qui pourra juger de toutes
choses. Il n’est victime ni de ses passions, ni de ses humeurs,
ni des courants d’opinion, ni des pressions sociales.
« Ne savez-vous pas que les saints jugeront le
monde ? » (1 Cor. 6/2).
Dans la jungle des opinions, des influences, des
tentations, l’homme de discernement navigue au plus près.
Il évite les écueils. Il est guidé par la lumière
de la vérité. Il apprécie toutes choses, rejetant
ce qui est mauvais, gardant ce qui est bon. Il ne juge personne.
Il pardonne au pécheur. Mais il condamne le péché.
Son but est d’aimer « comme » le Seigneur
a aimé. Cet amour le rend libre. Il est heureux !
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