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  Vivre ensemble      
 

La relation est naturelle à l’homme : il la tient de Dieu dont il est l’image. Car, bien qu’étant unique, notre Dieu n’est pas esseulé : il est le Père d’un Fils et le Fils d’un Père, l’Esprit étant le nœud de leur amour. Voilà pourquoi il a voulu la créature pour faire alliance avec elle : de cela, les époux sont le signe et le sacrement.

La vie en société n’est pas une construction artificielle inventée par la peur, l’intérêt ou le plaisir : l’homme est « naturellement politique ». La personnalité, c’est de vivre pour et de vivre avec : on ne peut être soi sans aimer l’autre. L’individualisme est un défaut, l’égoïsme est un péché, l’autisme est un handicap.

Le Christ est venu « pour nous, les hommes ». Il sauve les hommes en Église, pas en les pêchant à la ligne un par un. « Si tu as vu la charité, tu as vu la Trinité », dit saint Augustin. Le plus ermite des chrétiens est communautaire : solitaire mais aussi solidaire dans la communion des saints. Parce que Dieu est Emmanuel, c’est-à-dire « avec nous », dans un acte de liberté qui est autre chose qu’un simple tropisme.

Vivre ensemble — Les différentes formes de la sociabilité des jeunes Les différentes formes de la sociabilité des jeunes

Il y a la bande, phénomène de quartier dans une agglomération populeuse. Elle fait s’agglutiner des jeunes (une dizaine ?) par tranches d’âge, avec une tendance à la répétition, à l’accoutumance (au même lieu, au même moment). Le lien ? L’âge, la proximité, les mêmes problèmes de société, le désir de faire bloc pour trouver une sécurité, avec des actions faites en commun et qui peuvent aller de l’amusant au tragique. La bande n’est pas pour autant fermée sur elle-même : avec un peu de savoir-faire, on peut l’aborder pour lui demander un renseignement ou même un service. Mais, bien sûr, il faudrait pousser l’analyse plus loin : les bandes de Guy Gilbert, celles des banlieues chaudes, sont des réalités bien particulières. La route de la mission se soucie de pénétrer ces groupes le plus intelligemment possible.

La camaraderie est un autre phénomène, qui ne naît pas de la proximité d’habitation mais d’une activité commune : transports en commun, travail, école, sport, loisir, régiment, etc. La rencontre est ici provoquée par la vie. Il y a plaisir à revoir régulièrement des têtes connues, à discuter de ce que l’on fait, à se raconter des histoires et de bons coups, à taquiner le moins malin ou le plus original. Apparemment, les conversations ne semblent pas profondes, elles sont souvent bruyantes (dans les trains) ; mais il y a des moments où peut être abordé un problème important, celui de l’actualité, celui d’un événement intérieur au groupe. La camaraderie a des rites (cinéma, pot, mariage…) qui savent subvenir aux difficultés ou aux détresses (examens, deuils, chômage…). Elle peut ne pas durer car la vie dissout les groupes occasionnels, mais elle repart au quart de tour, avec un lot de bonnes histoires et de vigoureuses poignées de mains (« Buvons encore une dernière fois… »). Elle s’alimente dans la mémoire, dans le rappel du vécu. Elle peut déboucher sur une amitié.

L’équipe, au sens précis, se construit pour une action commune : travail, loisirs, sport, culture, recherche… Elle ne vient pas d’une rencontre fortuite, ou bien alors l’être croisé par hasard doit s’intégrer à un but commun. Ce but détermine la règle du jeu, qui concerne la division du travail, la complémentarité des savoirs, l’harmonie des différentes tâches, donc une exigence précise dont l’irrespect apporterait une exclusion. L’esprit d’équipe entraîne donc une ascèse contraignante qui consiste à jouer le jeu jusqu’au bout, sans se retirer avant le temps et sans rechercher un succès personnel. Mais rien n’empêche que cette réalité fonctionnelle débouche sur une camaraderie ou sur une amitié.

Vivre ensemble — L’amitié L’amitié

L’amitié est une réalité complexe. Il y a l’amitié à deux (ou à quelques-uns) dont ont parlé les grands philosophes avec des formules connues : « La moitié de mon âme », « Vouloir et ne pas vouloir les mêmes choses », « Être pareils ou le devenir », etc. Elle demande la communion, la réciprocité et le partage. Elle exige surtout la fidélité. Et elle doit s’avancer bien au-delà du sensible, sous peine de dérailler. Mais il y a aussi l’amitié à plusieurs, celle que doit découvrir le CP qui monte à la route et à laquelle il doit s’intégrer. Une amitié entre grands jeunes du même âge, différente du lien propre à la patrouille où vivent ensemble des 12-17 ans avec un jeu scout plus serré. Amitié qui ne se décrète pas et qui ne s’organise pas non plus de façon théorique, mais qui naît de l’aventure partagée en commun, de la marche, de l’effort, des rencontres, des projets vécus, des défis de toutes sortes, avec des moments de détente, d’évaluation, de veillée, de prière, de silence. C’un ensemble dans lequel il faut plonger résolument et avancer avec patience. Vie faite de mille petites choses apparemment banales et insignifiantes mais que le cœur et la foi transfigurent. Sans oublier pourtant de grands moments comme Santiago ou Vézelay, des fêtes qui enthousiasment et donnent à la route sa vraie dimension, mais qui doivent renvoyer à la réalité quotidienne la plus modeste sans qu’il y ait de retombée.

Cette amitié est une amitié chrétienne, c’est-à-dire entre chrétiens et avec le Christ. Cela ne veut pas dire qu’elle est bourrée de pieusetés répétitives et lassantes, non. Mais cela exige avant tout que le Seigneur, le grand Ami (Jn 15,15), soit constamment présent dans les cœurs et prêt à en jaillir, autrement que comme un thème de conversation imposé par un programme et qui gêne tout le monde parce qu’on ne sait pas quoi en dire. Alors que la foi devrait entraîner une spontanéité et une simplicité : une « stupéfiante familiarité » avec Jésus, dit l’Imitation, ce qui n’est pas réservé au CR. L’amitié entre routiers suppose aussi un même « sentir avec l’Église », comme dit saint Ignace, donc le dépassement de tout ce qui vient d’un a priori, d’un soupçon, d’une volonté de clivage basée sur des « queues de cerises » ou sur des erreurs historiques. Rien de plus funeste à cette amitié que la méfiance par principe. La génération de Jean-Paul II et des JMJ devrait venir à bout de ces réactions d’un autre âge.

La route sera amitié ou elle ne sera pas. Aventure, certes, mais dans une qualité de vie particulière qui ne trompe pas et qui demeure. C’est ce bonheur profond qui nous fera découvrir ensemble l’amitié de Jésus-Christ.

 
 Parution
 
Maîtrises n°123
2000
pages 5 à 7
 

 Auteur
 
Père Manaranche

 

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Cet article fait partie des lectures conseillées dans le cadre du programme de formation générale des chefs et cheftaines
 

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