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  Histoire d’un livre
« Scouting for boys »
     
 

Le 1er mai 1908 paraissait à Londres un ouvrage sous couverture rouge au prix d’un shilling sous le titre de Scouting for boys. A handbook for instruction in good citizenship.

L’auteur en était le Lieutenant-Général Robert Stephenson Smith Baden Powell, alors âgé de 51 ans.

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Les racines

« Ici bas rien ne s’improvise et, une fois de plus, l’œuvre de l’homme, c’est sa vie et la résultante de toute sa vie », Jacques Sevin, Le Scoutisme, éditions Spes 1922.

Officier très connu depuis son fait d’armes lors du siège de la bourgade de Mafeking (1899-1900) en Afrique du Sud pendant le conflit Anglo-Boer, il s’intéresse en effet depuis longtemps à l’éducation citoyenne de ses jeunes contemporains.

Dans un de ses ouvrage, Le guide du chef éclaireur BP se livre à un rappel important : « J’imaginais le scoutisme avant la guerre des Boers » (1). Il précise même : « Mes idées sur l’éducation des garçons par le scoutisme datent de 1897, où je les appliquai aux jeunes soldats des gardes du 5e Dragons, ayant découvert des années auparavant la nécessité de développer le caractère d’un homme avant de lui faire subir la morne routine considérée comme indispensable à la formation du soldat. » (2)

C’est en effet en 1899 qu’il publie « Aids to Scouting for N.C.O.s and Men » (3) un livret de formation au métier d’éclaireur militaire où il redonne tout le fruit de sa large expérience tant aux Indes qu’en Afrique dans cette spécialité.

Mais ce serait une erreur de ne voir dans Scouting for boys qu’un simple travail qu’il aurait en quelque sorte remanié sur le tard à partir de « Aids to Scouting » pour en tirer parti au profit des institutions de jeunesse.

Lui-même nous le rappelle, il a toujours eu à l’esprit ce souci d’éducation des jeunes et il l’a mis en pratique très tôt : « Mon expérience personnelle de Cadet et de commandant de Cadets, qui a étudié avec intérêt les corps de Cadets en Australie, en Nouvelle-Zélande, et en Russie » (4) me permet d’affirmer que dès avant cet ouvrage l’idée est présente et qu’elle avance en maturité.

En effet : « Mon premier souci était de donner du caractère à chacun de mes jeunes soldats ; c’est-à-dire de leur enseigner l’initiative, la maîtrise de soi, le sentiment de l’honneur et du devoir, la responsabilité, la confiance en soi, l’esprit d’observation, le raisonnement. Je faisais cela, à l’aide de la méthode que l’on appelle le Scoutisme, en d’autres termes par l’éducation de l’individu au point de vue moral et intellectuel et non pas seulement par l’instruction ». (5)

C’est donc un homme d’expérience qui nous offre cet ouvrage destiné « aux éclaireurs de paix ».

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Les prémices

Revenu en 1903 en Angleterre après son service au sein du South African Constabulary, BP apprend que son ouvrage Aids to scouting est en usage pour développer le sens du concret dans plusieurs écoles tant de filles que de garçons.

Son adoption en 1905 par Charlotte Mason dans la formation des gouvernantes d’enfants de bonne maison assurera la diffusion des principes de BP dans la haute société.

Ce fait et le courrier important qu’il recevait de la part de la jeunesse britannique depuis Mafeking amenèrent BP à songer sérieusement à concrétiser son projet de faire bénéficier le plus grand nombre de sa méthode.

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Le projet scout

En 1906, dans le cadre de sa réflexion, il adresse un projet sur le scoutisme à plusieurs personnalités de premier plan pour obtenir leurs avis. Il rencontre Sir William Smith, fondateur des Boys’ Brigade de Cadets, et lui adresse à sa demande un projet pédagogique plus travaillé : le but était de varier les activités de ces jeunes un brin répétitives et ennuyeuses. Mais ce fut sans grand succès face à la routine des dirigeants des Cadets.

Dans le courant de juillet 1906, BP rencontre, lors d’une invitation, Sir Arthur Pearson, un patron de presse important et actif. Celui-ci s’intéresse aux jeunes dans le cadre d’œuvres caritatives et, le sens des affaires aidant, il persuade BP de s’atteler rapidement à la tâche de rédiger un livre. Il fait mieux que cela, obtenant de BP un contrat d’un an pour réaliser son idée : lancer le scoutisme.

Il lui fournit 1 000 £, un bureau et un secrétaire, Percy Everett, qui deviendra l’un des piliers du mouvement naissant.

Dès lors, BP assemble la matière de son futur ouvrage et ébauche la notion de Peace-Scout.

En janvier 1907, il publie deux petits livrets : Boy scouts : a suggestion et Boy Scout : summary of a sheme.

C’est à cette époque qu’il prendra connaissance de l’ouvrage de Ernest Thomson Seton The Birch bark Roll et de l’auteur, ce qui visiblement contribuera à développer l’aspect totem et cri de patrouille, ainsi que le développement du système des badges et à qui il empruntera même quelques jeux , notamment « La chasse à la baleine ».

En mai 1907, au cours d’une partie de pêche en Irlande, il rencontre Charles Van Raalte, propriétaire de Brownsea Island, ce qui lui sera bien utile l’été suivant.

Le 10 juin 1907, BP est nommé Lieutenant-Général et placé en réserve de l’armée.

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Rédaction et promotion

Cinq jours après, il s’installe à Dovedale près d’Ashbourne à l’hôtel Izaac Walton dans le Derbyshire et débute la rédaction de « Scouting for boys ». Puis il se fait héberger non loin du célèbre moulin de Wimbledon, dans un cottage d’amis connus lors de son séjour en garnison à Malte, et y achève l’ouvrage.

Lors de la rédaction, Everett, que le travail de secrétaire obligeait à se déplacer entre Wimbledon et l’éditeur, nous livre une anecdote : « Quelquefois je devais attendre à Wimbledon pendant qu’il terminait un chapitre. C’était captivant de le regarder écrire et faire des croquis, tantôt avec la main droite, tantôt avec la main gauche. Il lisait énormément, soit des livres, soit des journaux, et savait immédiatement utiliser les faits ou les incidents qui pouvaient lui être utiles. Il prenait grand soin de s’opposer à tout argument proposé d’avance et je ne puis me rappeler qu’un seul cas où il se trouva en défaut. Il m’avait envoyé l’histoire d’un garçon qui avait fait preuve d’une grande présence d’esprit dans un cas d’empoisonnement. J’allais imprimer la chose quand je reçus un mot bien caractéristique : “Veuillez biffer du livre Éclaireurs l’histoire du garçon qui sauva sa mère d’un empoisonnement. Une enquête subséquente a montré qu’il l’a, au contraire, presque tuée en utilisant de mauvais remèdes”. » (6)

Après avoir testé son projet avec succès la première semaine d’août 1907, sous la forme d’un camp sur l’île de Bronwsea dans la baie de Poole, il édite son troisième manifeste Boy Scout : a successful trial.

Son contrat avec Pearson l’engageait à plusieurs conférences dans tout le pays pour expliquer et populariser son idée. Ce qu’il fit, égayant ses auditeurs, jeunes pour la plupart, par l’usage de lanternes magiques, les premières diapositives : il réalisa un périple de 50 conférences entre novembre 1907 et février 1908 ! Ce contrat l’engageait également à participer à la rédaction d’articles pour un hebdomadaire à créer : The Scout. Il en fera un total de plus de 1 500 jusqu’en 1941.

Mais l’idée première de BP est bien de proposer le scoutisme, non de créer un mouvement !

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Scouting for boys

Le vendredi 15 janvier 1908 la première partie du livre est mise en vente, il y aura au total six livrets bimensuels (couverture blanche imprimée bleu-vert) en janvier, février et mars.

Le dessin de couverture qui fera une part du succès du premier tome est de John Hassall ; il représente un éclaireur tapi derrière un rocher surveillant un navire passant à l’horizon. Ce qui laisse la place à toute l’imagination du jeune lecteur avide de mystères et d’aventures.

Le livret coûte 4 pence, ce qui est assez cher pour l’époque. Il se vendra pourtant par milliers !

BP avait divisé son ouvrage en dix chapitre de vingt-huit Camp Fire Yarns littéralement : « Histoires du feu de camp » qui sera traduit par « bivouacs » dans la version française de Pierre Bovet. Il faut noter qu’en 1907 le terme Yarns est déjà démodé ; on retrouve là l’amour de BP pour les mots étranges dont il dotera le scoutisme, créant ainsi un parfum particulier d’exotisme et d’aventures. Ces pages sont truffées d’anecdotes, de conseils de lecture, de jeux, d’exercices et surtout débutent toujours par des conseils aux instructeurs adultes. Ce style surprendra bien un peu les esprits « cartésiens ».

La presse ne pouvait ignorer le vainqueur de Mafeking, mais dans le Times comme dans The Spectator ce fut juste un article aimable sans plus, seul le Daily Graphic prédit un immense succès « en forme de boule de neige ».

Bien sûr, cette première édition de « Scouting for boys » diffère un peu des éditions définitives que nous connaissons (déjà expurgées pour les francophones de ce qui est « trop anglais »). Notamment la loi scoute dans sa première version ne comporte que les neuf premiers articles, le dixième sera ajouté en 1911. Mais l’essentiel s’y trouve et ne changera guère au final.

L’effet sur les jeunes ne se fit pas attendre : à la fin 1909, l’association britannique comptait 107 986 scouts et le mouvement se développait au Chili et dans les Dominions.

BP se rendit alors à l’évidence que le scoutisme était devenu un enfant trop grand pour ne pas avoir son propre mouvement, mais ceci est une autre histoire…

La première édition complète des six livrets du 1er mai 1908, sera ré-imprimée sept fois de juin à avril 1909. Puis il y aura une édition remaniée tous les ans jusqu’à la veille de la Grande Guerre au moment où apparaît l’édition de langue française.

Le 14 février 1957, pour l’édition du centenaire, les éditions Pearson’s remirent le millionième volume au petit-fils de BP, ce chiffre était vraisemblablement sous-estimé, et il faudra attendre la fin des années soixante-dix pour voir ce succès de librairie rejoindre des chiffres d’édition de l’ordre de 10 000 exemplaires vendus difficilement.

Scouting for Boys aura marqué le monde de l’édition au 20e siècle en étant publié dès 1927 dans vingt-six pays, hors Empire britannique.

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« Éclaireurs » en France

Le public francophone dut attendre l’édition de 1912 de Delachaux et Niestlé en Suisse pour connaître l’œuvre originale traduite par Pierre Bovet, pasteur à Genève.

En effet, les pionniers du scoutisme en France avaient cru bon de « franciser » l’ouvrage lui retirant tout intérêt réel, sous prétexte de satisfaire au génie propre au terroir, le transformant en un véritable catalogue de campisme sans âme. C’est ainsi que le Capitaine Royet s’attela l’année 1912 à la tâche ingrate de réécrire Scouting for Boys sous le titre « Le livre de l’éclaireur » après que l’association des Éclaireurs de France en ait obtenu selon l’auteur les droits exclusifs de traduction pour la France.

Le suisse Pierre Bovet prit d’ailleurs bien des précautions dans son introduction pour ne froisser personne : « C’est-à-dire que ni le Comité central des Éclaireurs Suisses ni les divers comités français d’Éclaireurs ne sont solidaires de toutes les affirmations qu’on trouvera dans les pages qui suivent. Ils ne sont pas responsables non plus de la façon dont cette édition a été conçue ». À cette époque nous étions encore loin de la volonté de vivre un scoutisme 100 % BP.

Le livre fut publié sous les auspices de l’École des Sciences de l’Éducation à Genève (Institut Jean-Jacques Rousseau) dans la collection « Actualités pédagogiques », grâce aux démarches de Monsieur Gaston Clerc, le premier à avoir fait connaître Scouting for Boys en Suisse ; il participera notamment à la traduction du chapitre sur la Chevalerie.

Pour toutes ces raisons, et les quatre ans de guerre, la diffusion fut lente en France, ce n’est qu’en décembre 1916, sous la plume de Michel Le Bourdelés, qu’un article du journal l’Éclaireur de France en fait état pour le plus grand nombre. Cependant, les Éclaireurs Unionistes en avaient fait connaître quelques bonnes pages dès sa publication, dans la revue « l’Espérance » des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens, encourageant à sa lecture et à son application.

La troisième édition d’« Éclaireurs », datée de 1920, fera connaître aux francophones les « insignes de capacités » (badges) de la neuvième édition anglaise.

En 1942, les scouts de la France Libre, dont le président d’honneur était le Général De Gaulle, firent paraître une « édition de Londres » de langue française aux éditions Alfred Renou.

Aujourd’hui la dix-neuvième édition de 1993, toujours chez Delachaux et Niestlé, est épuisée en librairie, nous attendons la suivante.

Il est à noter que le scoutisme doit être le seul mouvement d’envergure à ne pas proposer à la vente les principales œuvres de son fondateur.

Pour terminer cette petite histoire du livre qui fut à l’origine du plus grand mouvement de jeunes au monde, voici la fin de la préface de la huitième édition anglaise : « Quoique je sois l’auteur de ce livre, il m’arrive souvent dans la pratique de constater que j’ai oublié ce qu’il contient et que je me vois obligé de le relire pour me rafraîchir la mémoire. Si tel est mon cas, à moi qui l’ai écrit, combien plus cela doit-il arriver à ceux qui n’ont fait que le parcourir. Puis-je vous demander, à vous qui travaillez d’après l’inspiration de ces pages, de faire comme moi et de les relire à peu près une fois par an pour fixer la chose dans votre esprit. Je vous proposerai même pour cette pénitence un jour déterminé : le 23 avril, fête de saint Georges, patron des Éclaireurs. Vous constaterez alors les points sur lesquels vous vous êtes écartés des lignes primitivement tracées — peut-être pour suivre une voie meilleure. S’il en est ainsi, vous voudrez bien, je l’espère, me le faire savoir afin que nous puissions améliorer notre système au fur et à mesure que nous avancerons. C’est ainsi que nous nous approcherons graduellement de la perfection. »

Robert Baden-Powell, avril 1918.

Suivons ces sages conseils !

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Principaux ouvrages consultés

  • Scouting for boys, 1re édition Horace Cox 1908
  • Scouting for boys, 6e édition Pearson ltd 1913
  • Éclaireurs, 1re édition Delachaux et Niestlé 1912
  • Guide du chef éclaireur, 2e édition Delachaux et Niestlé
  • Le Scoutisme, Jacques Sevin, éditions Spes 1922
  • Le Scoutisme de lord Baden Powell, Bernard Thorel, édition Spes 1935
  • Baden-Powell, E.E. Reynolds, Delachaux et Niestlé 1945
  • Aux sources du scoutisme français, Henri Viaux, éditions du Scorpion 1961
  • Life of Baden-Powell, M.E. Carter, Longmans 1956
  • Baden-Powell the man who lived twice, Mary Drewery, Hodder and Stoughton 1975
  • Les Éclaireurs de France 1911-1951, Pierre Kergomard et Pierre François, EEDF 1983
  • 250 millions de scouts, Lazlo Nagy, éditions Pierre Marcel Favre 1984
  • The Boy Man, Tim Jeal, Pimlico 1989
  • L’invention d’un scoutisme chrétien, Arnaud Baubérot, ed. Les Bergers et les Mages 1997.

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 Parution
 
Maîtrises n°130
Juin 2002
pages 47 à 53
 

 Auteur
 
Thierry Le Cam

RS
 

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 Notes
 

 
1. Le guide du chef éclaireur, page 104, 3e édition française, 1931.
2. Baben-Powell par E.E.Reynolds page 88, 1945 Delachaux, Niestlé.
3. N.C.O. =« Non Commissioned Officer » = Sous-Officier.
4. Le guide du chef éclaireur, page 104, 3e édition française, 1931.
5. Le guide du chef éclaireur, Introduction page 15, 3e édition française, 1931.
6. Baben-Powell par E.E.Reynolds page 97, 1945 Delachaux, Niestlé.
 

 
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