| |
|
Les commissaires généraux scout et guide
ont décidé de maintenir la décision d'interdire
les totémisations dans l'association.
Cette décision s'explique par les dérives
qui ont progressivement été constatées
depuis… plusieurs décennies et ont fait perdre
à la totémisation son caractère de simple
thème de jeu pour la transformer trop souvent en une
sorte de rite initiatique parfois malsain.
Un travail très important a été
effectué … par une équipe de chefs éclaireurs.
Il a constitué un précieux outil de réflexion
qui s'articule autour de quatre parties :
- la première décrit l'évolution
de la totémisation dans l'histoire du scoutisme,
- la seconde rappelle les déviances des totémisations
pratiquées depuis plusieurs années,
- la troisième présente la totémisation
d'un point de vue anthropologique, en la situant parmi
les rites initiatiques,
- la quatrième, « totémisation et psychologie
de l'adolescent » aborde les risques de
la totémisation pendant la période psychologiquement
perturbée de l'adolescence
|


Historique
Comme vous le savez, la totémisation consiste à
donner à quelqu'un, au cours d'une petite cérémonie,
un nom d'animal suivi d'un adjectif. Généralement,
le nom de l'animal correspond à un trait ou une allure
physique ayant une ressemblance avec la personne, tandis que l'adjectif
correspond au caractère.
Quand on pense « totémisation », on pense
mât-totem et tribus indiennes, « il-de-faucon
» et « pied-agile ». Mais il n'y avait pas
que chez les indiens que l'on donnait des noms de totems. Cela
existait dans bien des pays. Chez les Celtes, par exemple, les guerriers
prenaient un nom d'animal représentant une qualité
qui correspondait à un trait de leur caractère ou
qu'ils désiraient acquérir. Il en découlait,
pour le totémisé, une interdiction de manger de son
animal totem. C'est souvent leur nom totem qui leur est resté
et qui s'est transmis. Ainsi saint Armel, patron de Ploermel
; Armel signifie l'ours généreux.
Les chevaliers également choisissaient un emblème
dans le règne animal qu'ils peignaient sur leurs armes,
ce qui a donné tous ces animaux héraldiques stylisés.

Les origines de la totémisation
Les origines du scoutisme sont liées au premier camp
que Baden-Powell organisa en 1907 sur l'île de Brownsea,
où il regroupa une trentaine de jeunes et que l'on peut
considérer comme le premier camp scout. Mais il n'y
a rien de comparable en ce qui concerne les origines de la totémisation.
Aux États-Unis, en 1902, Ernest Thompson SETON crée
le mouvement « Woodcraft Indians », dont le but
est de promouvoir la vie dans la nature. Ce mouvement existe toujours
en 1995. En 1910, Seton est le premier « Chief scout
» des Boy Scouts of America (BSA). Les BSA ont leur clan d'honneur,
« The Order of the Arrow » (l'ordre de la
flèche) ; tous les ans, chaque troupe élit son meilleur
scout. L'élection s'effectue en présence
de la troupe et se déroule dans un cadre indien (déguisements,
mâts- totem…). De son côté, Daniel Carter
BEARD lance « The sons of Daniel Boone » qui
deviennent les « Boys Pioneers », les «
Knights in Buckskin » (les Chevaliers en Peau de Daim).
En France, le catalyseur sera Paul COZE. Ethnologue de formation,
il passera deux ans dans une tribu indienne au début des
années 20. Dans « Cinq scouts chez les Peaux-Rouges
», il raconte une mission effectuée au sein d'une
tribu nord-américaine. De 1930 à 1932, il sera Commissaire
National Éclaireur des Scouts de France ; on peut affirmer
que c'est sous son impulsion que la totémisation se
rendra populaire auprès des scouts français, à
tel point que l'on peut trouver des photographies du Père
Sevin, à Chamarande, en grande tenue de sachem. À
cette époque, le jeu de la totémisation est encore
loin des extrémités que vivra Paul Coze, qui termina
sa vie animiste dans une tribu indienne…
Seton et Beard furent des proches de Baden-Powell ; si celui-ci
est présenté comme le père du scoutisme, Seton
et Beard en sont des oncles. B.P. pensait en termes militaires,
Seton en termes indiens, et Beard en termes de « Chevaliers
en Peau de Daim ».
On peut voir ainsi les multiples origines de la totémisation.
La totémisation est alors souvent pratiquée
en parallèle de la vie scoute et un scout qui a prononcé
sa Promesse est rapidement totémisé. En fait, la totémisation
apparaît clairement comme un puissant thème de jeu
scout : les scouts jouaient aux indiens, en vivant en pleine nature,
dormant sous la tente, cuisant au feu de bois, mais aussi en s'attribuant,
comme les indiens, des totems. Ce jeu était un jeu scout
: il s'adressait à tous les scouts de la troupe ; le
totem pouvait être librement choisi par le garçon ou
lui être attribué, à la suite d'un acte
de bravoure au cours d'un jeu, ou pendant une veillée.
Voici deux exemples :
- lors d'une veillée, le scout tourne autour de la
troupe ; les autres scouts discutent et proposent divers totems
; quand l'un d'eux lui convient, le nouveau totémisé
s'assoit pour signifier son approbation ;
- lors d'une veillée, le chef jette au feu une écorce
sur laquelle a été gravée le prénom
du scout ; pendant qu'elle se consume, signifiant par là
que le totémisé va recevoir un nouveau nom, le chef
parle du totem choisi et détaille les raisons de ce choix.
Il faut aussi se souvenir qu'à côté
de la totémisation animale, il y eut des totémisations
florales ou nature : « torrent impulsif » par exemple.
Au début du scoutisme, certaines patrouilles portaient le
nom d'un arbre ou d'une plante.
Enfin, le totem n'était pas intangible : il
pouvait être modifié en fonction de l'évolution
du scout. Ainsi, B.P. eut-il plusieurs totems : « Vieux
loup », « Impeesa » ou « Loup
qui ne dort jamais »…

Évolution et développement
Après la seconde guerre mondiale, la totémisation
amorce un virage important : vers la fin des années 30, Pierre
Joubert et Jean-Louis Foncine, alors chefs de troupe Scouts de France,
créent l'ordre du « Foulard de Sang »
à la suite d'un grand jeu particulièrement épique.
Les membres de cet autre grand mouvement secret — chevaliers
et écuyers — se reconnaissent au passant rouge qu'ils
portent au ceinturon. Un écuyer prend un engagement provisoire
de « Vaillance, Fraternité et Largesse »
pour se préparer à devenir chevalier, engagement définitif
dans un esprit comparable à la promesse scoute. La Largesse
est à comprendre dans le sens de la Charité.
Le « Foulard de Sang » a une base spirituelle,
sans se vouloir être une « super religion » ou
un « super scoutisme ». L'ordre suscitera un fort
engouement, sans doute à cause du fait que l'esprit
de chevalerie est très proche du scoutisme (cf. les veillées
de promesse par exemple) — en tout cas beaucoup plus que la
totémisation — et que l'Histoire de France est
imprégnée de chevalerie (Bayard, Duguesclin, les Croisades,
les Templiers).
Ces deux mouvements engendrent alors une multitude de mouvements,
où totémisations et Foulard de Sang se mélangent
parfois. Il s'ensuit alors une période de confusion.
Elle fut d'autant plus grande qu'au début des années
50, le grand maître du Foulard de Sang mit l'ordre en
sommeil en prononçant une parole décisive «
Tout chevalier pourra faire des chevaliers ». Elle
devait entraîner de nombreux égarements. De nombreux
ordres de chevalerie, souvent minuscules se créent, soit
localement (Ordre de Saint-Michel en Normandie) soit dans toute
la France (Ordre de la chaîne de Fidélité).
Parallèlement la totémisation se transforme et perd
progressivement son caractère de pur thème de jeu.
C'est alors que sont apparus des déviances et des excès.

Déviances et excès de la totémisation
Le plus souvent, la totémisation se réduit
à une cérémonie secrète, se déroulant
la nuit, au cours de laquelle sont imposées des épreuves
à certains scouts de la troupe, considérés
comme dignes de devenir « sachems » ; à l'issue,
il leur est attribué un totem.
Ce type de totémisation, bien maîtrisé
par un chef compétent, peut s'inscrire dans le cadre
du jeu scout dont certains éléments peuvent être
mis en valeur le courage, la maîtrise de soi la nuit, le goût
du mystère et du secret chez l'adolescent. Force est
toutefois de constater qu'imperceptiblement, et même
avec les meilleurs chefs, ce type de totémisation rogne la
place de la méthode, pour finalement risquer de la contredire
dans plusieurs de ses aspects.
De sérieuses déviances et des excès
se sont répandus :
- le panthéisme : combien de fois a-t-on entendu parler
du Dieu du feu, du Dieu du vent, ou adresse-t-on des prières
à la Lune ? Que dire de remplacer le prénom reçu
lors du baptême par un autre nom qui sera le seul employé
à la troupe ? Mesure-t-on bien les troubles que peut causer
ce comportement dans de jeunes esprits ? La fin de Paul Coze est
malheureusement édifiante sur ce point.
- bizutage et violence : la cérémonie commence toujours
tard le soir : après être allé chercher le
visage pâle dans sa tente, on lui impose toutes sortes d'épreuves,
souvent en lien avec quatre éléments : l'eau,
l'air, la terre, le feu. Si elles font appel à d'indéniables
qualités de courage et de maîtrise de soi, elles
sont trop souvent plus proches du bizutage que de véritables
épreuves scoutes et conduisent à humilier le « postulant
» plutôt qu'à le faire grandir : allumer
un feu avec du bois trempé, avaler une potion magique écurante,
faire couler de son sang, etc. Les risques physiques ne sont pas
négligeables et il y a eu, plusieurs fois, des accidents
sérieux entraînant des soins médicaux et hospitaliers
; le plus grave, ce sont surtout les conséquences psychologiques
: combien de scouts ont été traumatisés par
des totémisations stupides, combien ont vu s'écrouler
leur idéal de scoutisme pur et chevaleresque ? Combien
voudront agir de même avec les futurs totémisés
? Il se trouve toujours de beaux esprits pour tenter de justifier
ces pratiques, par exemple en invoquant les arguments suivants
:
- « l'humilité par l'humiliation
», l'humilité est une vertu qui ne peut
s'acquérir que par la volonté expresse
de la personne. La brimade rabaissera d'une manière
outrageante certes, mais ne la rendra pas plus humble pour
autant. Elle sera humiliée, en aura un ressentiment
d'autant plus vif et voilà tout.
- « le courage par la souffrance », la
souffrance morale ou physique, pour être bénéfique,
doit pouvoir prendre un sens et être acceptée.
Or lors d'une totémisation, les épreuves,
souvent, ne sont pas acceptées mais subies. Comment
vouloir que cela soit bénéfique alors que le
commun des mortels n'accepte déjà pas les
épreuves qui arrivent naturellement dans la vie ?
- « la maîtrise de soi par la peur »,
pour pouvoir se maîtriser, il faut d'abord apprendre
à se connaître pour, dans un premier temps, éviter
les conditions qui favorisent nos émotions, et, dans
un second temps, affronter ces mêmes conditions avec
sérénité. Une mauvaise expérience
acquise dans des conditions difficiles marque l'individu
dans sa chair. Plus tard, la volonté, la raison ne
pourront pas toujours effacer cela. L'apprentissage de
la peur ne peut se faire par la peur, de même qu'apprendre
à nager ne peut se faire par la noyade.

Les incohérences avec la méthode
scoute
En prenant un à un les éléments les
plus courants de la totémisation on peut voir les risques
qu'ils présentent vis-à-vis de la méthode.
Elle est assez fréquemment le moment choisi pour
se réunir ou pour pratiquer les totémisations. C'est
pourtant un premier exemple d'hérésie pédagogique.
Le camp est le moment ou jamais de permettre au jeune, qui vit habituellement
dans un monde déconnecté de la nature et hyperactif,
de retrouver les rythmes biologiques stables : la nuit, la nature
dort et l'homme dort avec elle. Le scout et la guide a fortiori.
La nuit est à aimer et à respecter, pas a craindre.
Celle-ci est presque toujours exclusivement constituée
de la maîtrise et des CP et SP. En tout cas, les plus jeunes
en sont exclus. Malheur au chef d'unité qui laisserait
s'installer une telle situation. Ne voit-il pas qu'ainsi
il est seul avec les plus âgés à jouer aux indiens
? Délaisser les plus jeunes est une grave erreur et une contradiction
avec le principe de base qui veut que toute activité scoute
se déroule en patrouille.
- la hiérarchie des sachems
Une « hiérarchie » se fait jour naturellement
entre totémisés et non-totémisés, et
entre sachems selon le nombre de plumes qu'ils ont acquis.
Très fréquemment, cette hiérarchie prend, le
temps d'une réunion ou d'une totémisation,
le pas sur la hiérarchie de la troupe : un chef faible ou
peu convaincu se verra supplanté par un assistant, un SP
regardera de haut le CP de la patrouille voisine, etc. C'est
ici encore un non-sens total : comment admettre qu'un nombre
de « plumes » puisse occulter, ne fusse qu'un instant,
une hiérarchie scoute fondée sur la confiance, l'honneur
de chacun ?
- le « conseil des sachems »
Fort souvent, une autorité se constitue sous forme
d'un conseil qui prend les grandes décisions pour le
« clan » ou la « tribu ». Là encore,
le danger de concurrence est grand avec la Cour d'Honneur.
Il ne saurait être question de préparer ou continuer,
entre « sachems seulement », une CDH et pourtant, cela
est arrivé plus d'une fois.
Si la totémisation s'exerce dans un cadre très
structuré avec différents stades pour les jeunes,
la tentation est grande pour eux de préférer la «
prise de plume » facile que constitue la totémisation
de nouveaux VP à un travail patient et progressif vers une
seconde classe ou une première classe ; sans compter que
le fait d'être totémisé puisse être
plus important pour un jeune que la promesse qu'il a prononcée
! Dans certaines unités, la totémisation a pris une
telle importance que c'est un drame de quitter l'unité
sans avoir été totémisé.
Le secret peut constituer un des intérêts de
tout jeu scout lors de son lancement, mais il dure le temps du jeu
et n'a pas d'autres raisons d'être pour l'éducateur.
Sinon, où est la confiance entre CG et chef d'unité,
parents et chefs, conseillers religieux et jeunes ? Responsable,
un chef à des comptes à rendre et doit pouvoir justifier
clairement son action quelle qu'elle soit. Accepter l'idée
d'une « chasse gardée » ouvre la porte à
tous les excès.

Totémisation et rites initiatiques
Les rites sont à la mode, les cérémonies
initiatiques aussi ; parfois on parle de rite initiatique. Mais
savons-nous vraiment ce que ces mots signifient ? pouvons-nous actuellement
concevoir des rites initiatiques dans notre société
?
Origine des rites initiatiques
Avant d'approfondir ce thème, il nous faut chercher
les origines de ces pratiques. Il est important en effet de nous
rendre compte que ces usages ne sont pas sans liens avec l'environnement
dans lequel ils sont nés. Au contraire, ils ne prennent leur
véritable signification qu'en rapport direct avec le
milieu duquel ils sont tirés.
Les rites initiatiques se retrouvent à leur état
originel essentiellement dans les tribus primitives. Celles-ci ne
connaissent pas ce que nous appelons l'adolescence. Chez elles,
il n'existe que deux statuts pour la personne humaine : l'enfant
et l'adulte. L'enfant, une fois en âge de procréer
et d'assumer ses rôles, devient l'adulte dont la
communauté a besoin. Pour nombre de collectivités,
en effet, l'enfant est une charge qui ne devient utile qu'une
fois son rôle social assumé. Il est à noter
d'ailleurs que notre civilisation garde ce type de classification
en classant les jeunes et les personnes âgées dans
les « improductifs ». Nous pouvons dès maintenant
nous rendre compte que cette nouvelle position sociale est en grande
partie liée au rôle que la personne est capable de
tenir dans la société.
Dans nos mondes contemporains, du fait de la difficulté
de s'insérer socialement, l'âge de l'indépendance
et du passage au statut officiel d'adulte est de plus en plus
élevé, créant ainsi une catégorie sans
statut bien défini : l'adolescent. Nous pouvons très
facilement repérer que ce terme est très récent
dans l'usage que nous en faisons actuellement. De plus, il
est très flou dans sa signification, on sait quand l'adolescence
commence, mais on ne sait pas de manière absolue quand elle
finit (cf. le livre du Père Tony Anatrella, psychanalyste
: « Interminables adolescences »).
Cérémonie initiatique
Afin que le changement de statut soit officiellement reconnu
par l'ensemble des membres de la communauté, les sociétés
primitives organisaient une cérémonie. Au cours de
celle-ci, l'enfant vivait une série d'épreuves
plus ou moins symboliques et devenait, aux yeux de tous, un adulte.
La cérémonie dont il est question, si elle varie selon
les tribus, garde toujours trois constantes qui doivent être
présentes dans tout rite d'initiation. Ces constantes
sont les suivantes
- une séparation : la première est une séparation,
une coupure de la famille nourricière. Cet isolement étant
nécessaire pour signifier la fin de l'enfance et la
mort de l'enfant.
- une épreuve collective : cette épreuve collective
plus ou moins difficile, souvent symbolique, est reconnue par
toute la tribu comme nécessaire pour devenir adulte - tout
le monde y croit, ou fait semblant. Dans les sociétés
guerrières, il s'agira de camouflage ou de résistance
à la douleur ; dans les sociétés pacifiques,
il s'agira de chasser ou de se nourrir seul, etc. Il s'agit
très souvent de mettre en exergue une qualité nécessaire
au futur statut du postulant. En vivant à l'intérieur
d'un groupe de son âge des situations difficiles, le
postulant crée une solidarité de groupe. Insistons
sur l'épreuve collective. Soyons très clairs
: il ne s'agit nullement d'un « bizutage »,
bien au contraire. Les « travaux » à effectuer
étaient en lien étroit avec la vie sociale appelée
à être vécue par la suite. Il s'agissait
de faire preuve de l'acquisition et de la maîtrise
de l'ensemble des techniques (souvent spécifiques
au groupe social) dont le jeune aura besoin par la suite.
- une nouvelle naissance : la nouvelle naissance est la troisième
épreuve. L'enfant qui a passé les deux épreuves
précédentes est présenté à
la tribu comme un adulte. Certaines sociétés primitives
le font passer par une grotte ou une case très sombre,
symbolisant le ventre maternel. D'autres lui choisissent
un nouveau père spirituel chargé de la guider dans
ses nouvelles fonctions. Toujours est-il qu'au sortir de
cette nouvelle étape plus personne ne se permettra de mettre
en doute que l'initié est un adulte.
En ce qui concerne le rite totémique, l'acquisition
du statut d'adulte se doublait de la perte du nom d'enfant.
En effet, le « vieil enfant » mourant, une nouvelle
personne naissait. On donnait donc au nouvel adulte un nom qui le
définissait à partir d'éléments
naturels. On pensait que l'esprit de ces animaux ou plantes
l'habiterait ou du moins le protégerait. Toutefois,
il faut signaler que le nouveau nom pouvait être donné
sans passage des différentes épreuves. Ceci s'explique
: si par la nouvelle naissance on met une personne sous la protection
d'un esprit, il se peut qu'aux vues de tous — sans
qu'il soit nécessaire de l'invoquer — un esprit
se soit choisi une personne et le montre par les qualités
qu'il lui donne. C'est ainsi que nous avons pu entendre
parler de tribus donnant un nom d'animal à un excellent
guerrier. Ces peuplades croyaient en effet qu'une entité
animale ou naturelle voulait se faire reconnaître à
travers les aptitudes et les mérites de la personne.
Nous constatons donc que la totémisation n'est
qu'un ajout purement animiste au rite initiatique. Il s'agit
d'intégrer à une cérémonie qui
semble nécessaire les croyances qui dont l'unité
de la communauté. La présentation aux quatre éléments
(terre, eau, air, feu), reprise par les initiations franc-maçonnes,
n'est autre qu'un reste de ces mythes polythéistes.
Dans une société animiste, il est en effet très
important que l'ensemble des éléments qui nous
gouvernent reconnaisse le nouvel homme et lui soit favorable. On
le présente donc à ses « pères »
naturels afin qu'ils l'adoptent et le reconnaissent. Pourtant
ces rites ont été repris en partie par le scoutisme
à travers la totémisation ; doit-on en conclure immédiatement
qu'il s'agissait d'une volonté délibérée
de se tourner vers l'animisme ?

Conclusion
Nous pouvons remarquer également que les rites initiatiques
n'existent plus dans nos société dites «
civilisées ». Bien sûr le Service National a
joué ce rôle pendant un certain temps. Rappelons-nous
la phrase : « Après le Service, tu seras un homme,
mon fils ». Mais avec la dévalorisation de celui-ci
et les multiples dérogations possibles, cela n'est plus
vrai. En effet, un rite, pour être significatif, doit avoir
un sens reconnu par tous les membres de la collectivité,
sans exception. Actuellement, aucune coutume, aucune pratique n'existe,
permettant au jeune d'acquérir définitivement
un nouvel état. En effet, même si le travail procure
temporairement l'appellation d'adulte, le risque de chômage
rend cette reconnaissance sociale très fragile.
Il est donc aberrant de vouloir recréer un rite dans
son coin. Celui-ci n'ayant de sens que pour le mini-groupe
dans lequel il est compris, il n'intégrera pas la personne
dans la société. Au contraire, il l'exclura,
en lui donnant une perception différente d'elle-même,
selon si elle se trouve dans son petit groupe ou en dehors.

Totémisation et psychologie de l'adolescent
Arrivé à l'âge éclaireur,
le jeune n'est pas un être neuf, immaculé. Il
a un caractère, une histoire, une affectivité qui
lui sont propres. Il sort d'une période de calme au
cours de laquelle il a pu se structurer. La montée à
la troupe correspond à l'apparition d'un changement
radical de sa vie : il devient un adolescent.
L'adolescent
Les mots adolescent et adulte sont de la même étymologie.
Tous les deux dérivent du verbe latin adolescere qui
signifie croître, grandir. Adolescent signifie celui qui est
engagé dans un processus de croissance (adolescents), tandis
qu'adulte implique qu'un tel processus est terminé
(adultus = « qui a grandi »). Nous pourrions définir
l'adolescence comme un passage. L'adolescent n'est
plus un enfant et pas encore un adulte. Ce processus relève
d'un double mouvement : se séparer de son enfance et
rechercher un statut d'adulte stable. Nous pouvons étudier
l'adolescence sous l'implication des facteurs biologiques,
psychologiques et sociologiques.
Le début de la puberté correspond sur le plan
biologique a une « inondation hormonale » qui entraîne
une augmentation de la croissance et l'apparition des caractères
sexués. Les différents changements physiques ne se
produisent pas harmonieusement. Ceci crée chez l'adolescent
la nécessité de s'adapter à ses nouvelles
capacités et à la nouvelle image qu'il a de lui-même.
Tous ces changements physiques entraînent des remaniements
psychologiques.
- les facteurs psychologiques
On note tout d'abord une modification des pulsions.
D'une part, la source principale du plaisir et du désir
se trouve transférée dans les zones génitales.
D'autre part, ces pulsions se renforcent. C'est à
l'adolescence que les exigences pulsionnelles sont les plus
fortes. Le « moi » de l'adolescent doit donc faire
face à ces exigences. Cette situation le fragilise.
- les facteurs sociologiques
L'adolescence n'est pas un phénomène
universel et homogène. Plus la société est
complexe, plus l'adolescent le devient. Si l'enfant échappe
à la nouvelle naissance — le troisième élément
de base des rites initiatiques (mort de l'enfant / épreuve
/ nouvelle naissance) — la naissance sociale, il n'a pas
de statut social. La difficulté d'accéder à
l'indépendance économique rallonge énormément
ce temps de l'adolescence qui se caractérise par l'absence
de statut particulier. C'est ainsi que nous pouvons reprendre
à notre compte cette définition du Dr Descamp : « Adolescence
: être biologiquement et psychologiquement apte à tenir
des rôles sociaux non encore autorisés ou non rendus
possibles par la société dans son ensemble ».
Les risques de la totémisation
Cette petite étude sur l'adolescence n'est
là que pour mettre en exergue la grande fragilité
de cet âge. La période que l'on aborde à
l'âge éclaireur est celle où tout est possible,
le bon mais aussi le mauvais. On disait autrefois « tout est
joué à six ans ». Cette affirmation n'exprime
pas la totale vérité. Mais ce qui est certain c'est
que « tout peut se rejouer à l'adolescence ».
D'où la grande prudence avec laquelle nous devons agir.
Chefs éclaireurs, nous avons tous la responsabilité
éno rme d'un âge où l'on peut « fabriquer
» - ou plutôt aider à la « fabrication
» - des saints ou « détruire » des hommes.
Cela devrait nous suffire largement pour abandonner des
pratiques ne faisant pas partie d'une méthode clairement
définie, éprouvée et ayant montré ses
bienfaits.
Ne prenons pas le risque de détruire les âmes
qui nous sont confiées par cet orgueil qui consiste à
dire : « Moi, je sais, ce que je fais n'est pas mauvais,
c'est même parfois pédagogique ». Mieux
vaut obéir humblement que de porter cette lourde charge de
se tromper en éducation. Rappelons-nous que le mot pédagogue
désignait l'esclave qui conduisait le jeune au détenteur
du savoir : ce mot ne désignait pas le « maître
», celui qui savait.
Pour bien enfoncer la cheville (et pas le clou) de bois,
voici quelques analyses d'éléments que l'on
trouve dans certaines totémisations.
- la nuit : elle a toujours été liée, dans
la symbolique de l'imaginaire, à la mort, l'inconscient,
nos peurs. Dans la réalité concrète, la nuit
cachant en partie nos visages et nos gestes, elle est le lieu
où notre conscience s'estompe, où nos défenses
lâchent leur surveillance, ce qui a pour effet de libérer
des comportements non-contrôlés. Le risque des activités
de nuit avec des adolescents est donc double : d'une part,
le jeune lui-même sera confronté à ses peurs
et, d'autre part, les adolescents qui l'accompagnent
auront beaucoup plus de mal à être canalisés
qu'habituellement.
- le secret : avant d'argumenter, on nous répondra
: « Si le secret était dangereux, il n'y
aurait pas de grands jeux ». Le propre du jeu est de
commencer et de finir à un moment précis. Un jeu
doit être inscrit dans le temps et non pris au sérieux.
Lorsque le secret s'éternise, lorsqu'il est l'un
des principaux atout du jeu, ce dernier devient pervers, il n'est
qu'à observer le nombre de pathologies adolescentes
dues à une part de secret familial. Garder des choses absolument
secrètes lorsque la personne n'est pas passée
par le même chemin que ceux qui possèdent ce secret
amène de graves conséquences psychologiques.
On s'inscrit alors dans une démarche typiquement initiatique
ou gnostique condamnée fermement par notre Église
(Humanum Genus, n° 14, Léon XIII). D'ailleurs,
toute société « secrète » est
condamnée du fait qu'elle n'est pas de droit
naturel. D'autre part, cela amène le jeune à
croire qu'il est des personnes détenant un savoir
qui lui est inaccessible s'il ne passe pas par un certain
nombre d'épreuves.
N'oublions pas, comme le rappelait l'abbé Barbier,
que « le catholique est enfant de lumière : le
principe de toute action catholique est de marcher à ciel
ouvert ».
Un autre risque du secret est la perte de confiance. Comment accorder
pleinement sa confiance à une personne dont il est notoire
qu'elle nous cache un certain nombre de choses qui, même
si elles sont minimes lorsque « l'on sait »,
paraissent « énormes » de l'extérieur
?
- la hiérarchie parallèle : il peut arriver pour
des raisons d'expériences, de nombre de « plumes
», ou autre, qu'un scout soit, dans le groupe des totémisés,
hiérarchiquement supérieur à un autre scout
(voire un chef…) qui lui est, dans la troupe, hiérarchiquement
subordonné. L'adolescent a alors face à lui
une deuxième hiérarchie qui peut aller à
l'encontre de la hiérarchie de la troupe (rôle
de la CDH, des CDC, CDP…).

Conclusion
En chacun des ces points nous pourrions trouver des risques
énormes pour la psychologie des jeunes. N'oublions pas
qu'ils se construisent leur système de pensée
à l'âge éclaireur. Effectivement, il peut
arriver que tout se passe très bien, mais ce n'est pas
pour autant que tout se passera toujours bien. N'oublions pas
que nous avons charge d'âmes : il ne s'agit pas
d'objets. Nous ne pouvons prendre le risque d'en perdre,
ne serait-ce qu'une sur mille par désobéissance,
car elle nous sera comptée.

|
Plutôt que de vouloir à tout prix maintenir
la pratique des totémisations et s'accrocher à
son caractère soi-disant mythique, il vaut mieux, une
fois pour toutes, voir la réalité en face :
la totémisation n'est pas nécessaire à
la méthode ; elle constitue au contraire un risque
majeur de déviance de celle-ci. Son interdiction est
la conséquence logique de ce constat. Mais les amateurs
de mystère et de maîtrise de soi la nuit se rassurent
; le scoutisme propose bien d'autres moyens, utilisables
en toute clarté et en toute conformité avec
la méthode scoute : les raids par exemple, permettent
aux garçons de 15 ans de faire leurs preuves ; les
tests raiders demandent bien plus de courage et de ténacité
que de boire une mauvaise potion ! ; des activités
de HP toniques et pleines d'aventures vraies tissent
des liens autrement plus solides et plus purs que ceux du
conseil des sachems ! À chacun de tirer parti des immenses
richesses de la méthode !
Jean-Michel Permingeat
|
|
|
| Parution |
MAÎTRISES
BRANCHE ÉCLAIREURS
n°15 juillet 1995
pages 2-11
|
|
| Auteurs |
|
Thierry CABRITA
F. TUSET-ANRES
Introduction et conclusion
J.-M. PERMINGEAT
|
|
| Rappel |
 |
La pratique des totémisations est interdite
par l'association des Guides et Scouts d'Europe
depuis 1991. Elle pourrait aujourd'hui tomber
sous le coup de la loi du 17 juin 1998 sanctionnant
pénalement le fait de soumettre une personne,
contre son gré ou non, à subir ou à
commettre des actes humiliants ou dégradants,
lors de manifestations ou de réunions liées
aux milieux scolaires et socio-éducatifs.
|
|
|
|