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Baden-Powell, en inventant le scoutisme, n’avait
certes pas prévu qu’il verrait un jour débarquer
à un jamboree une bande de filles fagotées dans des
uniformes d’occasion et réclamant à cors et
à cris de faire, elles aussi, du scoutisme ! Ce génial
inventeur, bien que tenté au premier abord de renvoyer
tout ce petit monde à la maison, raisonna vite et bien
: il y avait là une occasion nouvelle d’agir, autant
la saisir ! Aussi, il chargea quelques femmes de confiance de
prendre en main la création d’un scoutisme adapté aux
filles. Les éclaireuses étaient nées.
Comme pour les éclaireurs, il y eut un
double phénomène : bientôt, les plus grands,
les plus âgés, quittèrent les troupes, devenant
parfois chefs à leur tour ; et les petits frères
rêvaient,
bouillonnant d’impatience avant d’avoir les douze ans
requis.
Voilà donc comment apparurent le louvetisme
et la route, pour répondre à cette attente. Pareil
pour les demoiselles : quand on a goûté à l’air
du camp, à la liberté de bâtir ses installations,
de découvrir le pays, de rire et chanter autour des
feux de camp, on a du mal à s’en passer.

Que faire de ces grandes éclaireuses ?
Ces éclaireuses n’avaient plus
l’âge d’être
guide. Dans son livre « Le livre des Éclaireuses »,
Baden-Powell leur propose de continuer leur vie scoute de plein
air, de camp et d’épanouissement de leur personne,
soutenues par la loi scoute, dans la vie de feu, en se préparant
à devenir les chrétiennes adultes dont la cité
de demain a besoin. Donc, ayant plus de seize ans, elles quittent
la compagnie et les éclaireuses, pour devenir des guides
au sein d’un feu. Et voilà comment les feux d’aujourd’hui
se rattachent en ligne directe avec les premiers temps du scoutisme
et du guidisme !

L’esprit fondateur
Lorsque le scoutisme
se développe en France, le même souci
jaillit : assurer pour les éclaireuses
une continuité de leur vie scoute qui s’adapte à
leur âge et à leur vie d’adulte qui se profile.
Il est très enrichissant, à l’occasion,
de lire « Le carnet de la cheftaine de feu »
des Guides de France. Il donne les buts et les lignes d’action
du feu. On peut notamment lire dans l’introduction
du « Carnet de feu Guide de France » :
« La branche aînée
est la troisième étape du guidisme. Après
la ronde et la compagnie, le feu prolonge et achève
le rôle éducatif du mouvement (…). S’adressant
aux guides à partir de seize ans environ, il a pour
mission de les conduire mieux préparées à la
vie jusqu’au seuil du monde adulte…
Il a la délicate fonction
de les aider à s’édifier dans le réseau
complexe de leur vie sociale, intellectuelle, affective, spirituelle
(…), il doit répondre à leur forme de
penser, de parler, d’agir différentes, sachant
que l’éducateur
n’impose pas une voie unique mais aide chacun à se
forger et à s’unifier au sein du monde où
il doit trouver son épanouissement et sa voie. Le feu
est donc une étape destinée à aider les
guides-aînées
à se préparer aux tâches qui les attendent
en tant que femmes chrétiennes. »
L’ancien livret pour les pilotes à
la Fédération du scoutisme européen (1983)
disait :
«
Il est nécessaire d’amener les guides-aînées
à prendre conscience de leur place personnelle dans le
monde et de les aider à réaliser leur vocation d’être
humain, de femme et de chrétienne… de forger elles-mêmes
leur caractère, de passer du monde de l’adolescence
à celui des adultes dont la maturité s’engagera
en connaissance de cause… »
Aujourd’hui le livret « En
Route »
le redit à sa manière :
« Aujourd’hui, tu as seize ou dix-sept ans. Tu
crois que le scoutisme peut t’aider à grandir…
jusqu’à l’âge adulte… tu veux prendre
des initiatives, t’ouvrir au monde et aux autres, acquérir
des compétences, approfondir ta vie spirituelle, pour servir
avec tout ton amour. »
Et « Les Traces » complètent
en affirmant :
« Nous avons toutes besoin de construire sur des bases
solides afin que notre vie ne s’effondre pas au premier
vent contraire… nous avons besoin de conforter notre maîtrise
de soi, notre unité de vie… Être guide-aînée,
c’est être membre de l’Église, être
une femme dans le temps qui lui est donné de vivre, être
une guide développant ses compétences pour un meilleur
service, enfin être soi-même avec ses talents et sa
vocation unique ».
En reprenant les éléments d’hier
à aujourd’hui, le souci essentiel est le même :
permettre que chacune, avec son côté unique
et ses compétences, s’épanouisse et soit capable
d’être adulte, mûre, dans une vie solide, unifiée,
pour répondre pleinement, là où elle est, à
sa vocation de service et d’amour. Quand chacune
aura vraiment réalisé tout cela, soit elle sera en
Paradis, soit elle aura tout simplement… grandi !

C’est rassurant, toute cette flopée
de guides qui ont parcouru la route en premier ! Elles disent
: « c’est possible, allez, en avant… »
Et encore :
« On ne laissera plus le passage compagnie-feu au
jeu du hasard et de la réputation… On pensera
au sein du district, le problème de la branche aînée
dans son originalité : (…) poursuivre l’éducation
guide auprès de celles qui sortent des compagnies,
mais en même temps répondre aux besoins de
la jeunesse féminine en pénétrant
les centres actifs vivants où elle se trouve ».
Aucune innovation en matière d’implantation
en district, conscientes qu’aujourd’hui encore, une
vue plus large que le groupe est nécessaire lorsqu’on
grandit. Comme autrefois, les sœurs aînées avaient
déjà le souci de bien accueillir au feu les guides
qui y montaient.

Mais que faisait-on dans ces feux ?
Eh bien, la même
chose qu’aujourd’hui, à quelques évolutions
près : on partait en route ! Et dix
à quinze jours ! Au programme, marche et campisme itinérant,
découverte d’une région, carrefours de réflexion,
temps forts par un pèlerinage ou la présence de
l’aumônier.
Dans l’année
la route se préparait par des réunions, des week-ends
— un par mois, préparé par toutes les guides-aînées
— un projet d’année appelé « entreprise », une récollection,
« un cercle religieux », des
carrefours et des cérémonies.
Organisé en équipe, selon le nombre
de filles, le feu était une communauté d’amitié
et de responsabilité partagées. Chacune avait en
charge la vie du feu, par des actes concrets — l’intendance
et la boussole, les horaires des trains et tout ce qu’il
faut prévoir pour que le week-end ne tourne pas en catastrophe ! — et
par une communauté fraternelle où l’on
partage les soucis communs pour « s’efforcer ensemble
de les éclairer à la lumière de leur foi »
et une communauté d’Église, grâce au
rôle
de l’aumônier.
Cette vie en week-end
et en route se vit dans la nature,
« encore
plus si possible qu’à la compagnie » car
les feux sont parfois « plus proche du monde adulte
trop coupé de ce monde fondamental, (…) qui apporte
calme,
équilibre, silence, air sain, détente, santé… ».
Là les cinq buts du scoutisme sont retrouvés,
particulièrement le sens du concret et la santé (cf
: le carnet
« En Route » ),
mais aussi la formation du caractère, le sens de Dieu et
le service :
« Le monde de chacune s’élargit ainsi aux
dimensions du pays traversé, du travail découvert,
des leçons tirées
en commun… école
de dépouillement, d’ascèse que
symbolise la tente roulée chaque
matin… effort de la foi
qui naît dans le
silence, le dépouillement
et la prière », Carnet de feu Guide de France.
Bref ! La bonne vieille
route !
- Les entreprises étaient des projets particuliers,
axés sur un domaine choisi par les guides-aînées,
allant du social au culturel, au spirituel, pour acquérir
les compétences nécessaires à la réalisation
de ce service. Aujourd’hui, on parlera plus sobrement
de projets et de services.
- Les carrefours étaient des discussions
sur un sujet prévu à l’avance et préparé
par les guides-aînées, menées par un responsable
de carrefour qui avait approfondi le sujet avec une personne
compétente.
Ils permettaient de répondre aux attentes et aux questions
précises des guides-aînées, de nourrir leurs
réflexions, de les défendre si nécessaire,
d’apprendre à écouter les autres…
- Le cercle religieux avait les mêmes objectifs de
formation, sur le plan religieux, sur un programme d’année
choisi en commun par les guides-aînées. Dans la
même
lignée, les récollections — ou retraites — leur
permettaient de vivre un temps fort spirituel en lien avec le
temps liturgique (une retraite à Pâques par exemple).
Aujourd’hui, sans donner une structure
aussi fixe que ces carrefours, récollections et
cercles religieux,
la même chose est vécue à travers les thèmes
d’année et de route qui doivent nourrir les « moments-lumière »,
les enseignements donnés par les conseillers religieux
pendant les routes, les week-ends de pèlerinage ou de
retraite faits en feu, les discussions qui peuvent naître
en feu et que les filles veulent pousser plus loin en se proposant
mutuellement telles lectures ou rencontres qui permettraient
d’approfondir le
sujet.
- Les réunions, avaient pour objet la préparation
des week-ends et des entreprises, une séance de cinéma,
la préparation d’une cérémonie…
- Les cérémonies, enfin, étaient l’occasion
de marquer par le caractère solennel du moment et la
présence
du feu, tout à la fois l’amitié et les étapes
franchies… Voilà les débuts des remises
de flots ! Sauf qu’à l’époque on
remettait des « épis »,
et ces épis,
comme les flots, marquaient la réalisation concrète
et l’avancée personnelle de la guide-aînée.
Dans la vie de feu, les guides-aînées
insistaient sur des points bien connus de toutes :
- la découverte du pays (lire les cartes, recherches
sur la région traversée, mais aussi affûts
d’animaux, rencontre avec les gens, composition d’albums
photos, de films ) ;
- l’expression (à travers tous les temps forts,
les cérémonies mais aussi dans la danse et le
chant choral) ;
- le campisme (le sac guide-aînée allégé,
le camp itinérant et ses techniques, le brevet de secourisme
et de surveillant de baignade, la marche mais aussi le volley-ball
et la thèque…) :
- l’artisanat (pour un réel apprentissage afin
de fabriquer des objets réussis en terre, bois, osier,
reliure, peinture…) ;
- les techniques féminines (aménagement, décoration,
tapisserie, mais aussi plomberie, électricité…
gestion de la maison, réception, accueil des invités,
éducation, puériculture…) ;
- animation de groupe (savoir mener un carrefour, un débat,
diriger des jeux et des chants…).
Finalement on retrouve les étapes des flots.
Car cette vie de feu, si elle a un côté commun très
fort, de vie d’aventure et de service ensemble, propose aussi
une progression personnelle devant aboutir à une promesse
aînée.

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| Auteur |
Laure Bonnet
Assistante commissaire nationale feu |
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