C’est à la fin de l’année
2001, si l’on en croit les chroniques, que le Père
Noël comprit que la société de consommation
avait fini par dévaloriser sa position et que, s’il
n’y prenait garde, l’heure de son recyclage n’allait
pas tarder à sonner au cadran de l’histoire. Motif :
les petits terriens recevaient tant et tant de jouets qu’ils
ne les regardaient même plus. Forcément : ils
en trouvaient partout ; ils en trouvaient tout le temps !
Et lorsqu’ils n’en trouvaient pas, leurs parents,
leurs amis (ou les amis de leurs parents, voire les parents de
leurs amis) leur en apportaient par brassées, chargements
héliportés ou fusées ! Ils en avaient des
petits, ils en avaient des grands ; des gris et des blancs ;
des inédits, des mirobolants… Et cela trois cent
soixante quatre jours par an.
« Dans ces conditions, se dit le Père
Noël désabusé, descendre le trois cent soixante
cinquième jour dans les cheminées pour y déposer
un jouet supplémentaire qui — au milieu
des autres — passerait aussi inaperçu que les précédents,
était inutile. Mieux valait y renoncer. »
C’est d’ailleurs ce qu’il
allait faire, lorsque de son cœur — qui était
devenu soudain aussi gros que sa hotte — jaillit une
idée toute neuve. (Enfin, pour l’époque :
car il s’agissait en réalité d’une idée
vieille comme le monde mais que le monde — précisément —
avait oubliée !) Cette idée, la voici.
Le 24 décembre 2002, il commença
sa journée (pardon : sa nuit) beaucoup plus tôt
qu’il ne l’avait fait à l’occasion des
deux mille et un Noëls précédents et, au lieu
de remplir les souliers, les pantoufles, les galoches et les bottes,
il les emporta. Non sans avoir auparavant, vidé les coffres
à jouets et les armoires à poupées.
Et tout ce qu’il avait dérobé
cette nuit-là, il alla le déposer sur une lointaine
planète, fort semblable à la nôtre, paraît-il,
mais si éloignée de la société de
consommation que les êtres qui prospéraient dessus
ne possédaient pas encore de cheminée ! (On dit
même qu’ils n’avaient pas encore découvert
le feu). D’ailleurs, c’est simple : la seule chose
qui brilla cette année-là sur cette planète,
c’est une étoile…
Et le lendemain matin, les petits terriens
trouvèrent, dans l’âtre vide de leur cheminée,
le message suivant :
« Chers petits amis,
Vous l’ignorez encore, mais à
partir de cette seconde où vous me lisez, vous êtes
devenus les êtres les plus heureux de la terre car, en vous
enlevant ce que vous possédiez — et auquel vous ne
teniez d’ailleurs plus —, je vous ai fait le
plus beau cadeau du monde : je vous ai donné le besoin.
»
Et de vrai, disent les chroniques, les jouets
dédaignés la veille mais disparus aujourd’hui,
devinrent subitement chers puis, avec le temps, passionnément
désirables. À l’ennui de posséder trop
succéda le désir d’avoir un peu. Et il y eut,
au cours des trois cent soixante quatre jours suivants, tant d’espoir
dans les cœurs d’enfants, que le 24 décembre
de l’année 2003, le Père-Noël décida
de redescendre sur terre pour un troisième millénaire.