Comment voter scoutement ?

« Sur ta parole, on doit pouvoir bâtir une cité. »

À la veille des élections, il est plus que temps de mener le discernement qui permettra le jour venu de faire le choix que nous estimons le plus juste. Il faut prendre ce devoir électoral au sérieux, même lorsque l’on ne s’intéresse pas de très près à la politique ou que l’on estime que « voter ne sert pas à grand-chose » ou que « de toute façon, aucun candidat ne correspond à mes idées ». Ce sont des choses que l’on entend souvent, et même de plus en plus, et d’ailleurs il y a des raisons assez justes de penser cela. Mais ne pas faire l’effort d’aller dans un bureau de vote dimanche, c’est refuser de prendre sa part de responsabilité dans le gouvernement de la cité. Cette attitude ne serait pas scoute. Bien sûr, un bulletin de vote au milieu de dizaines de millions d’autres, ça n’est pas grand-chose… Mais n’est-ce pas à cette présence dévouée et discrète que notre scoutisme nous a préparés ? Dans nos conseils (de patrouille, de troupe, de groupe…) nous avons déjà l’habitude d’écouter toutes les voix : chacun s’y exprime humblement, sans chercher à prendre toute la place, mais sans se cacher non plus par timidité ou par paresse.

Voter : un droit ou un devoir ?

Dans sa doctrine sociale, l’Église enseigne que les individus d’une même société partagent tous une responsabilité, celle de promouvoir à leur niveau la recherche du bien commun : « Le devoir des citoyens est de contribuer avec les pouvoirs civils au bien de la société dans un esprit de vérité, de justice, de solidarité et de liberté »[1]. Cette responsabilité implique pour tous le devoir de payer ses impôts (« rendez à César… »), de défendre son pays si besoin, et… d’exercer son droit de vote.[2]

En fait, toutes ces obligations relèvent d’un seul devoir, plus général, celui de se soumettre aux autorités civiles. On a trop souvent entendu des chrétiens dire « j’obéis à Dieu, mais pas aux hommes… », or c’est le contraire de l’enseignement de saint Paul : « Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n’y a d’autorité qu’en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu »[3]. Pour nous chrétiens, nous devons donc reconnaître que l’existence d’une cité politique, avec son gouvernement et ses lois, est une bonne chose ; de même qu’il est bon que ceux qui exercent cette autorité le fassent en écoutant chacun de ceux à qui ils commandent, même (et surtout) les plus humbles.

Qu’est-ce que ma foi vient faire dans l’isoloir ?

Voter pour un candidat, ce n’est donc pas véritablement lui conférer une autorité, puisque toute autorité descend en réalité de Dieu (« tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut »[4]) ; mais c’est le choisir pour exercer cette autorité. C’est une lourde responsabilité, et notre choix doit être le fruit d’un discernement qui engage toute notre conscience. Cela, particulièrement aujourd’hui où des décisions politiques sont prises dans des domaines de plus en plus vastes, qui mettent en jeu le cœur de notre nature humaine : on peut le déplorer (car parfois il empiète sur les libertés les plus fondamentales, et réduit la part laissée à la vie privée et aux choix intimes des personnes), mais le champ du « politique » ne cesse de s’élargir.

Le cardinal Ratzinger, avant de devenir pape, avait déjà écrit une très belle note à l’intention des chrétiens désireux de s’engager en politique. Il n’y mâche pas ses mots justement sur l’emprise du politique dans des domaines qui ne devraient pas relever de la décision politique mais de l’éthique, et donc du respect de lois « naturelles » auxquelles les gouvernements ne devraient pas pouvoir déroger : « On constate aujourd’hui un certain relativisme culturel qui se manifeste de manière évidente en érigeant en théorie et en défendant le pluralisme éthique, qui est la preuve de la décadence et de la dissolution de la raison et des principes de la loi morale naturelle. »[5]

En fait, il faut bien comprendre ce que l’on entend par « pluralisme ». L’Église reconnaît, bien sûr, qu’il est bon que les hommes aient des idées politiques différentes : personne ne détient en propre la vérité ! C’est pourquoi le débat démocratique, particulièrement en période électorale, est sain : il permet de prendre les décisions qui paraissent justes aux yeux du plus grand nombre. Mais la finalité de la politique est de servir le bien commun. Certes il peut y avoir plusieurs moyens d’y parvenir… mais il n’y a qu’un seul bien véritable. En résumé, la politique reste l’art de définir les moyens, mais elle n’a pas à décider des fins. Or aujourd’hui, de nombreuses théories et associations politiques défendent des biens différents, ce qui est contraire à l’idée que les chrétiens se font de la vérité.

Face à cela, l’Église nous enseigne qu’il existe une loi « naturelle », c’est-à-dire une loi qui précède l’existence des nations et qui est liée à notre seule appartenance à la nature humaine. D’ailleurs, elle se révèle à tous les hommes de bonne volonté, sans nécessairement qu’ils soient chrétiens, pour peu qu’ils gardent leur intelligence en éveil. Concrètement, le cardinal Ratzinger en résume les points les plus importants, qu’il appelle « principes non-négociables » (car les chrétiens ne peuvent pas transiger sur ces sujets). Voici un résumé de ces vérités « naturelles » qui s’imposent au politique :

  • Toute vie humaine est digne depuis sa conception intra-utérine jusqu’à sa fin naturelle.
  • Il est bon que les personnes humaines vivent en famille, et les parents doivent être libres de conduire leur famille et d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent.
  • L’esclavage, y compris dans ses formes modernes, est contraire à la dignité des personnes.
  • Les personnes doivent pouvoir choisir librement leur religion.
  • L’économie doit être juste et être mise au service des personnes et du bien commun.
  • Les dirigeants politiques doivent promouvoir la paix.

Un repère tout simple : la loi scoute !

Notre promesse n’est pas seulement valable au fond des bois ou dans notre vie privée : elle engage toute notre personne, y compris dans sa dimension sociale. En ce sens, puisque nous avons promis de servir Dieu et notre patrie, dans la fidélité à la loi scoute, nous pouvons nous servir de celle-ci comme d’un guide pour discerner avant d’aller voter.

En parcourant les programmes et « professions de foi » des différents candidats, et pour faire un choix libre et juste, fondons-nous sur cette loi pour répondre, en conscience, aux questions qu’elle nous pose. Prenons donc chaque article un par un.

  1. « Mériter confiance ». Comment rétablir la confiance entre les élites politiques et économiques, et les citoyens ? Comment faire pour que la parole publique soit une parole « d’honneur » ? Pour que la vie politique soit exemplaire ?
  2. « Loyal à son pays ». Comment faire connaître et aimer la France dans notre société ? Quelle doit être la place de la France dans l’Europe, dans le monde ? Comment concilier la « fidélité à la patrie » et la promotion d’une « Europe unie et fraternelle » qu’exige notre deuxième principe ? « Loyal à ses parents » : quelle place pour les familles aujourd’hui ? Quelle importance accordée à l’éducation par les parents ?
  3. « Servir et sauver ». Comment aider les plus faibles et les plus fragiles, et construire une économie plus juste, qui est au service de l’homme… plutôt que l’inverse ? Quelle place pour les personnes démunies, les victimes de l’injustice et de la méchanceté des hommes ?
  4. « Ami de tous ». Comment établir des solidarités entre tous et éviter les conflits, internationaux ou sociaux ? Quelle place doivent avoir les collectivités locales, le tissu associatif, les liens familiaux… dans la société ? Quelle réaction avoir face à l’appel pressant que nous lancent les réfugiés, les personnes persécutées dans le monde ou menacées par la guerre, les catastrophes climatiques, la misère ?
  5. « Courtois et chevaleresque/généreuse ». Comment promouvoir l’attention et le respect de l’autre, l’égale dignité de toute vie humaine, même la plus fragile ?
  6. « Voir dans la nature l’œuvre de Dieu ». Comment utiliser les ressources de notre « maison commune »[6] sans dégrader l’environnement pour les autres, ailleurs dans le monde, ou bien pour les générations futures ? Comment encourager une entente de tous les pays au sujet de la protection et du respect de la Création ?
  7. « Ne rien faire à moitié ». Comment envisager un projet de société sur le long terme, conscient des difficultés actuelles mais aussi à venir (diminution des ressources et croissance démographique, recompositions géopolitiques…) ?
  8. « Maître de soi ». L’individualisme et la consommation effrénée sont-ils des comportements responsables ? Peut-on sans-cesse encourager une économie fondée seulement sur la croissance ?
  9. « Être économe, prendre soin du bien d’autrui ». Comment œuvrer pour plus d’égalité entre les personnes, plus de justice dans la redistribution des richesses ? Que signifie l’expression de « destination universelle des biens » ?
  10. « Pur en pensées, en paroles et en actes ». Comment lutter contre les formes actuelles d’esclavage (pornographie, prostitution, drogue, alcoolisme…) ? Comment promouvoir la liberté ?

 

Ces questions, bien sûr, ne sont pas exhaustives. À chacun, par notre foi et notre attachement à un idéal, d’ajouter celles dictées par notre conscience, et de tenter d’y répondre.

 

Paul Sugy

mestre de camp-école

paru dans Maîtrises n° 183 décembre 2016-janvier 2017

révisé le 6 avril 2022

Photo : © Benoist Clouet – ETN photo

[1] Catéchisme de l’Église Catholique n°2238

[2] Ibid, n°2240

[3] Lettre aux Romains, 13, 1

[4] Jean, 19, 11

[5] Note doctrinale concernant certaines questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, Cardinal Joseph Ratzinger, 2002 (l’intégralité du texte est accessible en français sur le site du Vatican www.vatican.va)

[6] Lettre Encyclique Laudato Si’ du Saint-Père François sur la sauvegarde de notre maison commune.